L'Interview D’Hervé Salters / General Elektriks

Derrière General Elektriks se cache Hervé Salters, a.k.a RV, 46 ans dont déjà plus de 30 ans de carrière. Véritable virtuose des claviers vintage, nous sommes allés discuter avec lui à l’occasion de son concert à l’Olympia le 29 novembre dernier. Rencontre.

Pour ceux qui te connaissent sans vraiment te connaître (Quannum, Pigeon John, Honeycut...), pourrais-tu brièvement te présenter et nous raconter ton parcours ? Et notamment ton expérience californienne ?

Je suis avant tout claviériste et c’est comme ça que je suis venu à la musique, par amour du clavier, du piano tout court. Ensuite, le fait d’avoir mis les mains sur un Rhodes, ça a été la porte d’entrée vers ce monde là, puis ont suivi le Clavinet, l’orgue Hammond, etc…

Donc j’ai joué de ces claviers dans différentes formations, d’abord en France à Paris, notamment avec un groupe qui s’appelait Vercoquin. J’ai aussi joué avec Matthieu Chedid (M), avec DJ Mehdi sur son premier disque « Espion » ou encore avec Femi Kuti.

Tout ça, c’était avant General Elektriks. Je suis vraiment instrumentiste à la base mais j’ai toujours été intéressé par la production, la composition. En fait, un jour, je suis tombé sur une interview des Dust Brothers où ils expliquaient qu’ils avaient fait l’album « Odelay » de Beck dans leur appartement juste avec un ordinateur, des platines, des vinyles et Beck qui passait de temps en temps avec sa guitare et un SM57 pour faire quelques prises.

Vu que je cherchais une solution à l’indépendance artistique, je suis parti dans cette direction-là. J’ai commencé à bidouiller et ça a fini par donner des morceaux comme « Tu m’intrigues » et d’autres morceaux du premier album, qui est sorti beaucoup plus tard (en 2003) parce que ça a mis longtemps à prendre forme.

Début des années 2000, je suis parti vivre à San Francisco et peu de temps après j’ai rencontré les gars du collectif Quannum, et plus particulièrement Chief Xcel de Blackalicious. J’ai commencé à jouer et à tourner avec eux puis à composer avec eux sur leur troisième album « The Craft ». C’est pour ça que j’ai invité Lateef the Truthspeaker (un des rappeurs du collectif Quannum) sur trois morceaux du premier album. C’est aussi à travers eux que j’ai rencontré Lyrics Born et Pigeon John avec qui on s’est retrouvés à faire une petite tournée sur la Côte Ouest. Ensuite, il m’a demandé de produire et co-réaliser deux de ses albums.

En parallèle, j’ai monté HoneyCut avec deux gars de la région de San Francisco (dont le premier album est sorti sur Quannum en 2006) avec qui on a fait une tournée d’un an en Amérique du Nord.

General Elektriks - « Whisper to Me »

Cette expérience californienne a-t-elle eu une influence sur ton approche de la musique ?

Carrément, ça a eu un impact énorme sur ce que je produis. J’ai été plongé dans cet univers du hip-hop indépendant à travers Quannum Projects d’une manière dont je n’aurais pas pu rêvé si je n’avais pas déménagé là-bas. Le hip-hop, je connaissais un peu en touriste mais une fois que je me suis retrouvé à leurs côtés, j’ai été plongé dans un chaudron bouillant. C’est vraiment devenu ma famille d’accueil musicale.

En terme d’impact, je ne pense pas que l’élément hip hop serait aussi présent dans General Elektriks, via la programmation rythmique ou le groove, si je n’avais pas vécu à San Francisco, d’autant plus quand tu es très inspiré par la musique noire américaine et de tout ce qui vient du blues. Aux États-Unis, tu te nourris de ces racines là et ça rentre indéniablement dans ton ADN musical.

Tu composes et arranges seul les albums de General Elektriks et tu retrouves tes musiciens sur scène pour le live. Pourquoi ?

En fait, le premier album de General Elektriks est né d’une mauvaise expérience en major avec Vercoquin. Après moults concerts, nous avons fini par signer avec Island Records et ils n’ont vraiment pas fait grand chose pour promouvoir le disque. Du coup je suis sorti de cette expérience avec un gros point d’interrogation au-dessus de la tête car je n’avais pas envie de faire une musique que je n’aime pas juste pour pouvoir nourrir ma famille.

C’est là que je suis tombé sur cette interview des Dust Brothers et j’ai compris que c’était ça la solution, à savoir travailler dans mon coin, me défouler, en espérant qu’il en sorte quelque chose qui déjà me plaise à moi artistiquement et ensuite croiser les doigts pour qu’il y ait un relais. Le premier album est donc sorti, « Tu m’intrigues » est passé sur Radio Nova puis il y a eu une tournée et je me suis retrouvé à faire de la scène avec General Elektriks alors que je n’y avais pas du tout pensé au départ.

Quand je suis rentré dans ma cave avec mon ordinateur et mes claviers, je n’avais pas du tout réfléchi au fait que j’étais en train de faire quelque chose qui allait m’amener derrière un micro à chanter devant des gens en fait, et c’est à partir du moment où il a fallu faire de la scène que c’était très important pour moi de retrouver cette sensation de groupe d’où je venais en tant qu’instrumentiste, même si, discographiquement parlant, General Elektriks est un projet solo qui reste plus mon jardin secret sonore. Donc j’ai gardé cette logique là sur les disques d’après et les ai fait de la même manière : seul.

Il y a une couleur qui est vraiment propre à ta musique, ne serait-ce que par le matériel que tu utilises. Est-ce que celui-ci a une influence sur ton inspiration ?

Oui, clairement. Je pense que tu n’écris pas le même riff sur un Clavinet que sur un Rhodes 73 ou un piano acoustique. En tant qu’instrumentiste, c’est sur les claviers vintage que mes doigts se sentent le plus à l’aise. Après, je ne suis pas un collectionneur.

L’idée, c’est de les utiliser, de les exploiter. Je les violente un peu même, je les emmène en tournée, des fois ils tombent par terre, ils s’abîment, il faut les réparer. Je les considère vraiment comme des outils que j’utilise pour obtenir des palettes, des couleurs, pour pouvoir faire ma musique. J’essaie de les détourner de leur utilisation habituelle, de me les approprier pour en faire quelque chose de plus personnel et de les emmener dans le futur.

Je ne veux pas que ça soit un truc figé. La couleur de ces claviers étant très 70’s, très chaude, mon idée est de les utiliser pour les inscrire dans quelque chose d’actuel. Par exemple, dernièrement, j’ai acheté un Prophet-5 mais je ne l’ai pas acheté pour refaire des B.O de John Carpenter. Je ne veux pas commencer à dire « c’était mieux avant », j’aime le présent.

Le matériel sur la scène de l’Olympia.

Sur quel matériel (instruments, logiciels) travailles-tu en studio ? Pourquoi ?

J’utilise ProTools. En fait, je me satisfais de très peu. J’ai un home-studio et je n’ai vraiment pas grand chose : un ordinateur, ProTools donc, une interface FocusRite et beaucoup de pédales, des super claviers et des supers amplis. Je n’ai pas de pré-amp ni de compresseurs incroyables. Je pars du principe que si la source est belle - ce qui est le cas avec ces claviers-là - et que l’idée me plaît, je n’ai pas besoin de passer par 15.000 trucs de hardware. Et il y a beaucoup de disques que j’écoute actuellement qui sont faits de cette manière-là.

Quelqu’un comme Madlib par exemple, il a un SP 1200, 2/3 autres trucs et une grosse collection de vinyles, pas plus, et juste avec ça, il fait des disques qui sonnent incroyables. Après, je peux rajouter des effets mais généralement c’est du hardware, des pédales.

Quel genre de pédales ?

Sur le morceau « Little Lady » par exemple, à partir du 2ème couplet, il y a du piano acoustique qui sonne un peu étrange. En fait j’enregistre le piano puis je le repasse par la Whammy Digitech. Je le mets une octave plus bas et comme la Whammy n’arrive pas vraiment à digérer l’information parce que ça fait trop de notes d’un coup, ça créé cette espèce de « gargle » un peu digital que j’aime beaucoup parce que ça ne ressemble à rien d’autre. Ça peut être une pédale Reverb, une Fuzz, n’importe quoi en fait.

Je me souviens d’avoir vu Russel Elevado (qui a notamment co-réalisé et mixé les albums de D’Angelo, Patrice, Keziah Jones…) arriver au mixage du troisième album de Blackalicious avec un sac rempli de pédales qu’il a posé sur la SSL. Il a tout sorti, tout branché, et c’est comme ça qu’il mixe, avec du hardware d’instrumentiste en fait. Je ne l’ai pas vu utiliser beaucoup de plugins et personnellement, je n’en utilise pas, ou très peu.

Du coup, comment tu transposes ta configuration studio pour le live ? Est-ce plus ou moins la même dans les deux cas ?

Non, ça a même plus ou moins rien à voir. Par rapport à ce que je disais tout à l’heure sur les deux facettes, je considère le studio comme une sorte de laboratoire où tu expérimentes. Tu peux vraiment aller dans la finesse, dans le détail, sculpter les textures au scalpel.

Sur scène en revanche, c’est différent. L’arme principale, c’est l’instant et l’énergie qui découle de l’instant. On est cinq sur scène à jouer un truc ensemble qui n’est pas le même d’un soir à l’autre. L’idée c’est donc d’utiliser cet outil qu’est l’instant pour créer des versions différentes de celles de l’album.

Et quelle est ta/votre configuration sur scène ?

Sur scène, au niveau matériel, je suis au chant avec un Clavinet et un Rhodes. J’ai aussi un Roland SH 101 sur 1 ou 2 morceaux. Les gars, quant à eux, m’accompagnent avec du matériel très différent de ce que j’ai pu utiliser sur l’album.

L’idée, c’est de ne pas considérer les versions de l’album comme sacro-saintes mais, au contraire, de ne pas trop les respecter, d’en faire autre chose, des versions vivantes qui pourront changer soir après soir. On laisse aussi des plages d’improvisation parce que les tempos ne sont pas arrêtés, on ne joue pas au clic.

Même s’il y a de la MPC sur certains morceaux, tout est découpé et joué en live, comme les sifflets de « Raid The Radio » par exemple, ce qui permet d’être beaucoup plus organique, plus dans l’interaction. Le but, c’est de garder l’étincelle de base du morceau et d’en faire quelque chose d’adapté à la scène, à l’instant du live.

Selon les morceaux, une partie de Clavinet que j’aurais fait sur l’album peut être reprise à la guitare, ou une partie de clavier plus sophistiquée peut être reprise au vibraphone. Certaines choses qui ne peuvent pas vraiment être reprises par d’autres sons vont soit être mises dans la MPC et jouées à la main soit dans un Roland SPD-S pour être déclenchées depuis la batterie.

General Elektriks

Ta dernière acquisition, c’était un Prophet-5, donc encore un clavier vintage. Y-a-t-il quelque chose de plus récent que tu souhaiterais mettre dans ta wish-list de Noel ?

Pour être honnête, à chaque fois que je me suis retrouvé avec quelque chose de récent, il ne s’est pas produit un truc dément. Ce n’est pas pour dénigrer mais c’est plus une question de feeling. Pour l’instant je n’ai pas retrouvé le côté super fat du Prophet-5 mais c’est peut-être parce que je ne suis pas encore tombé sur le bon clavier.

Mais pour revenir à la wish-list, je pense plutôt que ce serait encore un vieux truc, comme un ARP 2600 par exemple.

Pour finir, si tu devais donner un conseil à un jeune musicien, ce serait quoi ?

De manière générale, je dirais qu’il faut faire attention à ne pas trop se faire prendre par la course au matériel. Je connais beaucoup de musiciens qui passent plus leur temps à chercher les derniers plugins, les derniers upgrades plutôt qu’à faire de la musique. Je pense que l’instrument doit rester un outil au service de la création.

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