Exposition : Rock ! Une Histoire nantaise

La plupart des musiciens et des mélomanes le savent, la ville de Nantes a une histoire musicale solidement enracinée dans le rock. Pour célébrer ce patrimoine, une exposition vient d’ouvrir ses portes au Château des ducs de Bretagne.

Pour l’occasion, nous avons posé nos questions au commissaire de l'exposition : Laurent Charliot. Auteur du livre « Rock ! Une histoire nantaise », il nous a éclairés sur la naissance du rock à Nantes et son évolution jusqu'à aujourd'hui.

Quand on parle d’une histoire du rock à Nantes, quel est pour vous le jalon qui a vraiment marqué le début de cette période ?

Laurent Charliot en 1985

C’est assez amusant, car il y a une date très précise à mettre en face de cette « naissance du rock à Nantes » : c’est le 29 avril 1962. Avant cette date, on avait jamais entendu de guitares électriques jouées par des Nantais à Nantes.

En fait, comme tous les ans depuis la fin des années 40, un concours d’accordéon était organisé à l’initiative d’un magasin d’instruments nantais : « Simon Musique ».

Il faut bien s’imaginer ce que c’était à l’époque : les familles bourgeoises de Nantes se retrouvaient aux « Salons Mauduit » pour assister à ce grand concours qui avait lieu un dimanche après midi. Ils venaient pour manger et pour danser sur de la musette et de l’accordéon.

Mais cette année-là, le gérant de « Simon Musique » avait eu l’opportunité de commander des guitares électriques fabriquées en Europe comme des Jacobacci ou des Eko ainsi que les premiers amplis Garen fabriqués en France. Quand il les a reçus, il en a donné à ses clients qui jouaient de la guitare sèche en leur demandant de préparer un répertoire rock pour participer au premier concours de guitares électriques nantais.

Six groupes se sont succédé sur scène après le concours d’accordéon. Il faut imaginer la réaction des gens présents à l’époque. Le lendemain dans la presse, il y avait un article qui les traitait de « sauvages », de « sales jeunes aux cheveux gras ». En plein dans le cliché !

David Gallard

Avant l’âge d’internet, difficile de se faire un nom en dehors des scènes rock locales, certains y sont parvenus comme les Dogs à Rouen ou encore les Marquis de Sade à Rennes. Quels ont été les premiers groupes issus du paysage nantais à émerger au niveau national ?

Le premier groupe nantais à émerger, c’est Tri Yann en 1971. Ce n’était pas un groupe ultra rock, mais ils ont eu un rôle important en lien avec ce milieu et avec la ville.

« Il a fallu longtemps pour que Nantes, « La Belle Endormie » comme on l’appelait dans les années 80, sorte de son sommeil. »

Il a fallu longtemps pour que Nantes, « La Belle Endormie » comme on l’appelait dans les années 80, sorte de son sommeil. Il y avait des groupes, mais aucun n’était vraiment original, c’était plutôt des clans : ceux qui faisaient du blues, du jazz, de la pop ou alors du hard rock… Personne ne sortait vraiment du lot.

En 1991, c’est le groupe Elmer Food Beat qui va porter les couleurs de la ville à l’international et faire un nom à la scène nantaise. Ensuite ça a été la succession avec Dolly, Philippe Katerine, Dominique A ou encore Jeanne Cherhal.

David Gallard

Où est-ce qu’on achète ses disques dans les années 70 à Nantes ? Où est-ce qu’on va voir jouer les groupes ?

On va en priorité chez « Fuzz Disques » sur la place de la Bourse, parce que Noel Terrones qui tient la boutique, c’est un vrai rocker : il a joué dans les années 60 dans le groupe de rock « Les Sunsets », il a donc, aux yeux des jeunes de l'époque une vraie légitimité.

David Gallard

Chez lui, on trouve des « imports », un terme étrange maintenant, mais qui à l’époque avait toute son importance dans le domaine des disques. Sans internet et sans magazines internationaux spécialisés, on a du mal à savoir ce qu’il se passe musicalement ailleurs parfois même juste de l'autre côté de la Manche. Le disquaire est là pour ça, c'est un passeur.

Noel part une fois par mois à Londres pour ramener des bacs d’import et on découvre des disques qu’on ne connaissait pas. Parfois, ce sont même des disques d’artistes que l’on écoute déjà, mais dont on ne connaissait même pas le premier album.

Les groupes eux vont jouer dans les cafés-concerts de la ville. On se retrouve au club « Le Floride », sur l’Île de Nantes, pour voir sur scène les gloires locales ou en devenir comme Noir Desir qui va s’y produire en 1988 alors qu’ils ne sont pas encore connus. On en profite aussi pour s’échanger les bons plans et des tuyaux entre musiciens.

Le disquaire « Fuzz » David Gallard

Vous avez réuni beaucoup de matériel d’époque, reconstitué des scènes de vie. Qu’est-ce que vous a poussé à faire ces choix ?

En fait, je voulais surtout montrer du matériel original, qu’on ne voit pas partout. Une Fender Stratocaster de 1968 ou de 2007 dans une vitrine, ça reste une Strat aux yeux du grand public.

Basse Cort Space B2
David Gallard

Pour la période des années 60, je voulais pouvoir montrer aux curieux ces instruments très particuliers. Certaines guitares ressemblent plus à des accordéons qu’à des guitares électriques, elles sont en plastique, avec des paillettes…. Elles étaient en fait designées par des entreprises qui faisaient dans l’accordéon avant de suivre la mode et de proposer des guitares électriques.

Après, j’ai aussi fait le choix de présenter des instruments très liés à certains artistes comme la basse Cort Space B2 de Pony Pony Run Run par exemple. C’est un instrument représentatif qui interpelle tout de suite.

En parlant de basse, j’ai cru voir qu’une basse fabriquée à Nantes est exposée, vous pouvez me raconter son histoire ?

Basse « Made in Nantes » des Sunsets
David Gallard

Bien sûr, elle a d’ailleurs une histoire incroyable ! C’était la basse du bassiste des Sunsets. En 1961, il voulait une basse électrique, sauf que personne ne vend de basse à Nantes à cette époque. Le fameux magasin Simon Musique lui dit : « On peut t’en commander une, mais elle arrivera dans un an, un an et demi ».

En attendant de la recevoir, il demande à son père, qui était menuisier, de lui en fabriquer une. Il lui montre une photo dans un magazine en lui disant : « Je veux ça ».

Son père va lui fabriquer la basse. Ils sont obligés d’acheter des frettes au kilomètre et vu que personne ne vend de cordes pour basse électrique, ils décident d’utiliser des cordes de piano. Il a joué sur cette basse jusqu’à recevoir sa Fender après un an et demi d’attente, en 1962/63.

Vous avez vous-même joué dans un groupe de cold wave « Iena Vox ». Vous pouvez, vous aussi fermer les yeux et revoir le matériel que vous utilisiez ?

J’étais chanteur et il y avait deux autres personnes aux claviers et aux machines. On avait un Jupiter-6, des Juno-106, des SH-101 et la première LinnDrum qui est arrivée en France. On l’a eu un mois avant Indochine. On avait mis tout notre argent dedans et il a fallu aller à Paris en stop pour la chercher et la rapporter sur Nantes. Une vraie aventure.

On a vu apparaître de plus en plus de groupes nantais électro ces dernières années qui ont connu un rayonnement international comme Minitel Rose ou C2C. Est-ce que la scène rock est toujours bien vivante à Nantes ?

C’est un peu comme partout, sur toutes les scènes, il y a des périodes. À Nantes, la scène rock est toujours bien vivante, certains groupes prennent la lumière et sont remplacés ensuite par d’autres, ainsi de suite. Les membres de certains groupes en forment de nouveaux. Il y a une sorte de continuité. Il y a des fondations rock vraiment solides à Nantes en tout cas.

Les platines de C2C David Gallard

Vous pouvez me parler du concept innovant mis en place pour les publics de malentendants sur cette expo dédiée à la musique ?

Le Château des ducs de Bretagne a travaillé avec une entreprise locale afin de proposer aux visiteurs sourds et malentendants de l'exposition un système qui permet de ressentir la musique de façon tactile le tout sous la forme d’un gilet qu’il faut porter et qui transforme le son en vibrations.

David Gallard

Une dernière pour la route. Quelle est l’histoire du chat de Trempolino tatoué sur le béton de l’ancien blockhaus que tous les Nantais connaissent et que l’on retrouve dans l’exposition ?

C’est le symbole du lieu, c’était important pour nous d’avoir cet endroit dédié à l’apprentissage de tous les musiciens représenté au sein de l’expo. Le chat du blockhaus a été taggué et refait ensuite l’été dernier par l’artiste Kazy, il a d’ailleurs ajouté « 2.0 » pour indiquer que c’était la deuxième version. Pour l’exposition, il a refait un troisième chat qui forcément est un « 3.0 ».


Un grand merci à Laurent Charliot pour avoir eu la gentillesse de bien vouloir répondre à nos questions. Découvrez plus d'interviews sur Reverb dès maintenant.


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