Bien que Portishead ne soit pas à l’origine de ce qui allait devenir le trip-hop (cet honneur revenant à Massive Attack), le groupe originaire de Bristol est pratiquement devenu comme indissociable du genre. Tout a commencé il y a 25 ans, lorsque le trio composé du DJ et gourou du sampling Geoff Barrow, du guitariste Adrian Utley et de la chanteuse Beth Gibbons ont sorti leur premier album, intitulé Dummy, apportant leur vision du hip-hop mélodique et sombre au grand public.
En plus de l'excellence indéniable de l'écriture et de la musicalité, Dummy est avant tout un album de texture, comme on peut l’entendre dès la première minute de l'enregistrement. Les premières mesures de « Mysterons » donnent un aperçu de la palette sonore de l'album : des parties de guitare minimalistes et chargées de trémolos, des rythmes samplés qui craquent un peu, une basse sortie d’une 808, des synthés envoûtants et, bien sûr, la voix incroyable de Beth Gibbons.
Comment Portishead a-t-il créé le son si caractéristique de Dummy, savant mélange de samples créatifs, de techniques d'enregistrement novatrices et de matériel vintage incroyable. Découvrons ensemble les ingrédients secrets qui se cachent derrière cet album incontournable.

La collaboration du groupe avec l'ingénieur du son Dave McDonald aux studios State of Art et Coach House à Bristol pour l’enregistrement de Dummy leur permait d’emprunter de nouveaux chemins. Au cours de sessions d’enregistrement qui rendraient fou la plupart des producteurs de pop, le groupe déformait littéralement ses pistes avec des traitements lourds, une saturation de bande à la limite du raisonnable, des effets exagérés et des tas de bruit physiques issus de vinyles.
Des vinyles malmenés
L'exemple le plus extrême des techniques utilisées par Portishead est peut-être l'approche inventive de Geoff Barrow en matière d'échantillonnage. Le batteur présent pour l’enregistrement (considéré comme le quatrième membre officieux de Portishead), Clive Deamer, commençait par jouer quelques rythmes groovy, enregistrés sur bande 16 pistes d'un demi-pouce.
Puis Barrow faisait presser les enregistrements sur vinyle pour les réutiliser ensuite. « On enregistrait un break de batterie et Geoff le mettait sur vinyle, puis il le jetait au sol pour le déformer et rendre les pistes hyper bruyantes, avant de le remettre sur la platine », raconte Utley dans une interview pour Guitar Player.
Une fois que le (pauvre) disque sonnait comme ils le voulaient, les pistes gorgées de craquements et de bruit étaient alors échantillonnées, programmées sous forme de beats, puis de nouveau traitées pendant le mix. D'autres parties instrumentales du disque ont également reçu ce traitement, dont la guitare sur « Mysterons ».
Les terreurs des bandes
On utilisait rarement la compression et la distorsion de fréquence transmises par la bande analogique sur les enregistrements dits « professionnels ». Une arme de plus dans l'arsenal sonore de Portishead. « Il y avait beaucoup de bouncing sur cassette. Vraiment des tas. » indique McDonald dans « Portishead's Dummy» de R.J. Wheaton. C'est ce qui explique l’utilisation de samples de cordes de type Mellotron sur « Glory Box » : « Au lieu de les mettre sur DAT [Digital Audio Tape], nous les avons mises sur cassette, ce qui, je me souviens, a suscité pas mal de réactions », se rappelle McDonald.
Pour créer l'effet entendu dans « Strangers » qui dure environ 30 secondes, la guitare a été enregistrée sur un dictaphone pour produire une distorsion particulièrement grave. La même technique a probablement été aussi utilisée pour le chant.
Tout est possible
Le groupe était vraiment prêt à tout pour obtenir un son riche et intéressant. Parmi les autres techniques créatives utilisées sur Dummy, citons la réamplification (ou re-amp) de la batterie à l'aide d'un ampli Marshall d’entrée de gamme, l'envoi du chant via un émetteur FM vers un vieux poste radio Bush des années 1960 ou encore l’utilisation d’un compresseur Drawmer LX20 poussé au max pour produire un effet « pumping » exagéré.

Portishead est, certes, un groupe naturellement talentueux, mais force est de constater que la collection d'instruments et d’effets que le groupe avait à portée de main pendant l’enregistrement de Dummy a grandement contribué au son et au succès de l'album. Voici un aperçu de quelques-un des outils incontournables utilisées par Portishead :
Sampler Akai S1000
On pourrait presque dire que l'histoire de Portishead a commencé avec lui. Geoff Barrow travaillait comme assistant au studio Coach House au moment où Massive Attack enregistrait son premier album, Blue Lines, au début des années 90. Repérant une forte aptitude chez le jeune assistant, le studio le dote d'un Akai S1000 et d'un ordinateur Atari 1040 afin de l’encourager dans ses expérimentations.
Version rack du célèbre MPC Akai MPC, le S1000 était équipé de fonctions plus avancées que son cousin. Mais même avec une mémoire extensible allant jusqu'à 32 mégaoctets, les capacités du S1000 restaient assez limitées. Selon McDonald, c'est en grande partie la raison pour laquelle Dummy est essentiellement un album mono. « Si vous faites un test en stéréo sur un Akai S1000, vous n’avez juste pas assez de mémoire disponible », explique McDonald. « Mais si vous le faites en mono, vous pouvez probablement obtenir quelque chose qui s’en approche. »
La TR-808 de Roland
La boîte à rythmes TR-808 fabriquée par Roland a été utilisée sur d'innombrables disques de hip-hop. La 808 fait son apparition sur presque tous les titres de Dummy, mais Portishead ne s'est pas contenté d'ajouter quelques beats ici et là. Ils ont utilisé la machine de manière créative et avec beaucoup de subtilité. La 808 n’intervient que ponctuellement, un kick par-ci, une snare par-là, devenant partie intégrante du son, mais ne le définissant jamais.
L'utilisation la plus reconnaissable de la 808 sur Dummy se trouve dans le morceau « It Could be Sweet » : le kick filtré, le rim shot staccato qui porte le morceau proviennent de la 808. Le fameux son du kick de la 808 est utilisé en particulier sur « Pedestal », en se mêlant à la basse pour donner au morceau aux graves hyper puissants qui contrastent parfaitement avec le côté plus brillant des « vraies » percussions et du chant.
Roland SH-101
Initialement conçu comme une alternative abordable et quelque peu simplifiée des synthés plus sophistiqués de Roland, le SH-101 a su trouver son public dès sa sortie en 1982. Portishead a sans nul doute contribué à son succès, en utilisant le SH-101 sur Dummy avec intelligence. D’ailleurs, l'un des premiers sons que l'on entend sur l'album, semblable à celui de Theremin sur « Mysterons », provient du SH-101.
Bien que le son lead de « Mysterons » ressemble beaucoup à l'onde sinusoïdale ou triangulaire produite par un Theremin, le SH-101 n'offre ni l'une ni l'autre de ces ondes : uniquement un signal en dents de scie et des ondes impulsionnelles carrées. Seul Portishead sait comment produire ce son particulier, mais il a probablement fallu un filtrage important pour supprimer la plupart des harmoniques, ainsi qu’un peu de vibrato pour créer un pseudo thérémine convaincant.
Si vous êtes chanceux, vous trouverez peut-être un SH-101 vendu avec l'accessoire optionnel MGS-1 Modulation Grip, qui permet d’en jouer comme d’un keytar tout en offrant une molette de modulation bien pratique. Plusieurs CV et gate I/O permettent d’avoir des possibilités d'extension supplémentaires pour connecter le SH-101 à d'autres appareils tels que des synthétiseurs modulaires. Le vénérable SH-101 fait plusieurs autres apparitions sur l’album, en produisant des sons de synthés plus reconnaissables et des sub-basses bien lourdes.
Fender Rhodes
Vous êtes-vous déjà demandé d’où venait le titre du morceau « Roads »? Eh bien, maintenant vous le saurez.
Le titre s'ouvre sur près d'une minute d'accords sombres et volumineux provenant d'un Fender Rhodes (à travers un Fender Twin, avec la basse à la manivelle) et le trémolo embarqué à la manivelle pour délivrer la vibration pulsante qui donne au morceau son rythme fondamental. Comme il s'agit d'un effet analogique, le trémolo n'est jamais parfaitement synchronisé avec le rythme, juste une autre des petites particularités qui donnent à Dummy sa signature sonore.
Le Rhodes fournit également le groove jazzy du morceau « Biscuit » et donne un ton plus chaleureux au morceau « It Could be Sweet ». L'instrument est apparemment présent sur six morceaux de l'album, il est donc tout à fait possible qu'il ait été utilisé pour créer des lignes de basse et d’autres textures plus subtiles.
Orgues Hammond et Vox
D’après les dires de l'auteur R.J. Wheaton, deux orgues Vox Continental et un Hammond L-100 ont été utilisés sur Dummy. Bien qu'il soit difficile d’identifier quel orgue a été utilisé sur quel morceau, une chose est sûre : leurs timbres riches sont pour une grande partie à l’origine du son de l'album.
On peut entendre les orgues Hammond et Vox joués par Adrian Utley, Gary Baldwin et Neil Solman sur « Numb », « It's a Fire » et la fin de « Wandering Star ». Les pédales de basses Hammond ont contribué, quant à elles, à certains des sons de basse les plus lourds de Dummy, notamment sur « Wandering Star ».
Le son de la voix de Beth
L'ingénieur du son Dave McDonald cite l'AKG C414 comme micro de référence pour les voix de Beth Gibbons. Ce choix était à la fois le résultat d’un compromis entre la signature sonore du micro et la nécessité. « Nous disposions d’un budget limité », a avoué McDonald. Le 414 contient la même capsule que l'AKG C12 utilisée par Frank Sinatra ou Billie Holiday, lui donnant un son vintage incomparable. « je cherchais ça depuis longtemps », ajoute McDonald. « J'ai toujours aimé la sonorité des voix de l’époque. J'ai grandi en écoutant des vieux disques. J'adore la sensation d’intimité que cela procure. »
Le chant de Gibbons a ensuite été lourdement traité avec un compresseur Teletronix LA-2A, qui a mis en avant chaque articulation et chaque respiration, créant ce son si proche de votre oreille. Une forte dose d'EQ a apporté la touche finale : McDonald a généreusement boosté la zone autour de 1kHz, une zone que la plupart des ingénieurs du son couperaient en raison de son son nasal dur. Ce traitement donne au chant un son lo-fi, comme s'il sortait d'un système de sonorisation - exactement l'effet que le groupe recherchait.
Roland RE-201 Space Echo
La combinaison magique du delay à bandes et de la spring reverb du Roland Space Echo donne vie au « trip » de « trip-hop ». Elle ajoute une certaine texture à la voix, donne un sens de l'espace aux percussions et adoucit l’ensemble de certains samples un peu acérés. Le mojo analogique du Space Echo peut clairement être entendu durant la première minute de « Mysterons », ajoutant un slapback assez court et une généreuse queue de reverb à la caisse claire.
Mais Portishead ne s'est pas contenté d'utiliser le Space Echo comme tout le monde. Inspiré par des artistes dub ayant transformé des titres reggae en chefs-d'œuvre psychédéliques, le groupe a repoussé les limites de l’instrument. C'est le cas dans « Pedestal », où le chant s'envole littéralement dans l'espace, ajoutant un air de mystère aux paroles ésotériques de Gibbons. Vers la fin du morceau, le Space Echo est poussé dans un effet d'auto-oscillation permanent, un effet que l'on peut à nouveau entendre vers la fin de « Numb ».
Les guitares d'Adrian Utley
Guitariste de jazz avant d’intégrer Portishead, Adrian Utley jouait toujours sur sa Gibson ES-335au moment de l'enregistrement de Dummy. Mais avant de vous ruer pour en acheter une afin de copier le style d'Utley, vous serez peut-être surpris d'apprendre qu'il n'en était pas vraiment fan. « J'ai joué sur la 335 pendant des années à contrecoeur », a déclaré Utley à MusicRadar en 2013. « Je n’avais pas les moyens d’en changer, et il y avait un truc qui me dérangeait vraiment : elle n’avait pas de sustain. »
La Gretsch G6129 Silver Jet d'Utley est à l'honneur sur deux des morceaux les plus importants de Dummy, et ses micros Filter'Tron, uniques en leur genre, produisent les sons les plus remarquables de l'album. Sur « Glory Box », Barrow manipulait le Bigsby de sa guitare pendant qu'Utley jouait, créant une sorte de chorus qui venait se superposer à l’ensemble. Cette Gretsch apparaît également sur « Sour Times », avec des mélodies qui viennent créer une atmosphère de film d'espionnage.
Durant cette période, Utley a eu le plaisir de se produire en compagnie de Jeff Beck, qui lui a même prêté sa Telecaster de 56. Et bien que les faits ne soient pas vérifiés, Utley aurait également joué sur une Squier Telecaster bon marché durant l’enregistrement de l’album Dummy, et avec ce qui semble être une réédition de 52 durant un concert de Portishead à New-York en 1995.
La Crybaby de Dunlop
Effet favori de l'arsenal d'Adrian Utley, la wah-wahfait plusieurs apparitions sur Dummy. Bien qu'il soit depuis passé à une Real McCoy américaine, la wah préférée d'Utley lors de l'enregistrement de l'album était la Crybaby de Dunlop, un effet classique utilisé par l'un de ses héros : Jimi Hendrix.
La Crybaby apparaît d'abord quelques minutes après le début de « Roads », puis plus tard, dans « Glory Box », combinée à un trémolo pour lustrer et rendre claquante chaque note. Quand le solo de guitare apparaît (le seul solo de l'album), c'est la Crybaby qui lui donne des ailes.

Bien que le fait d’en savoir plus sur le matériel et les méthodes utilisés par Portishead pour créer leur album chef-d’oeuvre peut fortement vous inspirer, la meilleure façon d’utiliser vos connaissances est d’expérimenter en créant quelque chose de complètement unique. Même après le succès de l’album, le groupe a continué à innover et à se renouveler. Alors, allez trouver une bonne affaire concernant les instruments mentionnés plus haut et créer avec quelque chose qui vous est propre.