Une interview électro par -22.7°C : Molécule

Aujourd’hui, chez Reverb, le thermostat de la clim est totalement détraqué et nous avons rendez-vous avec Molécule, un artiste français qui a fait le choix de s’isoler pendant cinq semaines au Groenland pour composer son dernier album au nom inspiré par la température polaire qui règne là-bas : -22.7°C.

-22.7°C par Molécule

Nous avons eu la chance de rencontrer Romain Delahaye qui est à l’origine ce projet. En 2013, il avait déjà travaillé sur un album entièrement composé à bord du chalutier le Joseph Roty II en plein océan et en pleine tempête : 60°43’ Nord. Molécule travaille à partir des sons qu’il capte dans l'environnement auquel il est confronté et il nous a expliqués comme il s’y prend.

Enregistrer dans des lieux totalement improbables devient une habitude pour toi. D’où t’es venue l’envie d’embarquer sur un chalutier pour composer un premier album puis de te rendre au Groenland l’an dernier pour créer -22.7°C ?

C’est l’envie de se mettre dans des conditions extrêmes, de se confronter à la puissance des éléments qui est derrière tout ça. Ce genre de situation, mais aussi le contexte sonore de ces lieux, inspirent déjà une certaine musique.

L’idée première sur le bateau, c’était d’aller me confronter directement à la puissance de la tempête, d’essayer de la capter et de mettre ça en musique. La mer est un élément qui m’a toujours fasciné. J’avais aussi besoin à cette époque de me reconnecter à la nature, aux origines. Cette première étape de composition sur le chalutier était un peu inconsciente ou spontanée, mais plus j’avance et plus tout mon travail est maintenant beaucoup plus clair pour moi.

-22.7°C est une sorte de contre-pied de cette expérience que j’ai pu vivre au milieu de l’Atlantique. C’était un univers sonore très bruyant, avec des volumes sonores très importants. Dès que j’ai remis le pied à terre, je savais que la prochaine étape serait marquée par un travail autour du silence. C’est donc assez naturellement que je me suis tourné vers la banquise.

Vincent Bonnemazou

L’utilisation des bruits naturels captés pendant ton voyage est essentielle tout au long de ton processus de création. Quelle est ta méthode pour enregistrer ces sons qui t'entourent, pour t'immerger ?

Au travers de mes projets j’accorde une place très importante à la notion d’écoute, c’est même quasiment un véritable militantisme : être attentif à l’extérieur, à ce qui se passe autour de soi et à ce qui nous entoure. L’enregistrement me permet de saisir une forme de vérité d’un lieu qui est pour moi totalement inconnu lorsque je l’aborde.

Après, arrive l’étape durant laquelle je viens extraire ces sons enregistrés pour les sculpter et les éditer directement sur place. J’aime jouer avec les fréquences, les passer dans des filtres afin de les travailler. Ce n’est pas une démarche de musique concrète, je viens prendre les sons comme des matériaux de base qui vont me permettre d’extraire une essence musicale composée de notes et d’harmonies. C’est ma recette personnelle et elle passe par l’utilisation d’une solide quantité de matériel.

Pour cette expédition sur la banquise, j’ai emporté pas mal de micros Sennheiser. Je travaille de façon proche avec l’équipe et avec un ingénieur en particulier. On a mis en place un kit de prise de son binaural : on vient insérer deux capsules de micros cravate MKE 1 dans des reproductions de conduits auditifs ce qui permet d’enregistrer ce que nos oreilles entendent. Le résultat à la réécoute permet de recréer une véritable spatialisation des objets sonores. L’immersion dans mes projets est très importante et ce type de prise de son permet de passer un palier supplémentaire dans cette recherche.

Comment est-ce que tu choisis ce que tu vas utiliser et quels effets appliques-tu en général sur ces sons organiques ?

Vincent Bonnemazou

Lorsque j’étais sur la banquise, j’ai enregistré des moments de silence. À l’écoute, je n’ai rien dans le spectre audible. Mais en jouant avec les fréquences, les différents filtres et des compresseurs, j’arrive à ressortir du grain et des sons qui deviennent alors le support d’un groove, d’un rythme ou d’une séquence.

J’utilise beaucoup de pédales d’effets pour travailler mon son. Sur place, j’en avais plus d’une quinzaine, une grande majorité d’Electro-Harmonix, une Rainbow Machine d'Earthquaker Devices ou encore une Bicycle Delay de Catalinbread.

J’emmène toujours beaucoup de matériel, tout ce qu’il faut pour recréer un studio. Le but, c’est de composer un album entièrement sur place, sans rajouter une seule note à mon retour.

Pour l’anecdote : j’avais plus de 154 kg de matos avec moi. Je me souviens bien de ce chiffre, il nous a valu des frais au niveau des bagages lors des différentes étapes.

Au niveau des logiciels que tu utilises, quel est celui qui t’es le plus indispensable pour ton travail ? Est-ce que tu as développé une façon particulière de l’utiliser ?

Je séquence et je travaille mes morceaux directement sur Cubase 9.5. J’utilise aussi beaucoup Live mais cette fois-ci plutôt sur du sound-design. Ce qui est marrant, c’est que plus j’avance et moins j’utilise les fonctions des logiciels. Ils me servent vraiment d’enregistreurs numériques. Ce sont leurs fonctions de base qui m’intéressent.

J’ai quand même quelques plugins de référence comme les Universal Audio pour tout ce qui est traitements dynamiques, filtres ou reverb. J’utilise aussi quelques instruments virtuels notamment des Arturia. Mais l’ensemble de mes sons proviennent de mon set hardware qui composé d’une guitare Fender Jazzmaster Elvis Costello, d’un synthé Buchla Music Easel et d’un Prophet-6 Dave Smith Instruments pour ne citer qu’eux.

Vincent Bonnemazou

J’imagine que lorsqu’on part dans un environnement où règne un froid intense ou un air marin comme pour ton album 60° 43’ Nord, on fait des choix au niveau du matériel que l’on embarque. Tu peux m’en parler ?

C’est une question intéressante. En fait, je fonctionne de façon assez spontanée, sur ce genre d’aventure. Je veux arriver sur place sans aucun préjugé. J’essaie de me renseigner le moins possible. Il y a quelque chose que je veux de très instinctif dans mon travail. Cet exemple illustre parfaitement mes choix de dernière minute : je me souviens avoir commandé une pédale d’effet à la dernière minute sur Reverb.com. Je recherchais une pédale difficile à trouver que je ne connaissais que de réputation, la Montreal Assembly Count To 5. C’est un mec de New-York qui me l’a vendue via le site.

Pour moi, c’est important d’emmener du matériel qui m’excite et qui m'enthousiasme. Après, il y a une base très importante : un ordi, une carte son, des enceintes, mes synthés fétiches, ma guitare Fender. C’est le kit de base. Je préfère en avoir trop que pas assez. Ce n’est pas une fois sur place qu’il est temps de se dire « cette reverb aurait super bien sonnée sur cet enregistrement », c’est trop tard.

Tu utilises les problèmes techniques engendrés par ces conditions particulières à ton avantage. Est-ce que ces contraintes finissent par t’inspirer au lieu d’être handicapantes ?

Vincent Bonnemazou

C’est exactement ce que je recherche. Créer des contraintes qui sont source de création. Sur l’album, j’ai le morceau « Artefact » qui est entièrement lié à ces problèmes techniques. Dans mon travail, la notion d’échec est importante, l’idée du risque est toujours présente. Je peux revenir de ce genre d’expédition avec au final pas grand chose pour mes différents partenaires comme les maisons de disques par exemple.

Ton morceau « Violence » a un côté oppressant assez similaire à « Stress » de Justice. Tu peux me parler de ce qui se cache derrière ce titre en particulier ?

« Violence » résume vraiment l’impression que tu peux avoir lorsque tu es là-bas. Tu as un fusil dans le dos, tu ne sais pas si derrière le bloc de glace qui est face à toi il va y avoir un ours qui lui a juste envie de te croquer.

La chasse est très présente dans le mode de vie des Inuits, c’est très violent et très sanglant. Les habitants sont toujours aujourd’hui dans une sorte de survie, au milieu un environnement hostile qui est très oppressant. Se confronter à cette société, à cette vie, ça permet de remettre pas mal de choses en question dans sa vie de tous les jours.

MOLECULE - Violence

Est-ce que tu peux me parler de tes principales sources d’inspiration en terme d’artistes ? Tu as d’autres musiciens voyageurs en tête ?

Mes influences sont très variées. Ça va de la musique classique comme celle de Frédéric Chopin au rock avec des groupes comme Pink Floyd ou les Stones en passant par des groupes de trip hop comme Massive Attack. Je suis arrivé à la musique électronique avec le premier album des Daft Punk et la découverte du label allemand Basic Channel.

J’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux musiciens voyageurs comme NSDOS qui est allé en Alaska pour un projet ou Thylacine qui a travaillé à bord du Transsibérien, lui avait une approche plus axée sur le voyage et sur la collaboration. L’idée de partir et de s'inspirer existe depuis toujours dans la musique. Dans mon travail, le plus important, c’est cette connexion avec la nature qui passe par l’enregistrement des sons qui m’entourent et le fait de tout travailler in-situ.

Quelle est ta prochaine étape ?

Difficile d’en parler déjà, ce serait vraiment prématuré. Pour le moment la prochaine étape, c’est de défendre ce nouvel album en tournée un peu partout en France et dans le monde. Mais je peux déjà indiquer que ce sera très certainement dans un endroit plus chaud et plus bruyant.

Molécule - Behind "-22.7°C"
comments powered by Disqus

Reverb Gives

Your purchases help youth music programs get the gear they need to make music.

Carbon-Offset Shipping

Your purchases also help protect forests, including trees traditionally used to make instruments.

iOS app store button
Android play store button