Tour de France : le studio d'enregistrement « Le Garage Hermétique »

C'est en pays nantais que nous entraîne la prochaine étape de notre série Tour de France.

Depuis plus de dix ans, le studio de Nicolas Moreau est installé en périphérie de Nantes. Il accueille de nombreux groupes et musiciens à la recherche de l’identité sonore particulière de ce lieu, véritable havre de paix pour matériel vintage. Entre ses murs sont passés des artistes comme Dominique A, Philippe Katerine, ou encore les Libertines qui y ont enregistré quelques titres en 2003.

Nicolas Moreau

L’endroit regorge de trésors, il faut dire que le maître des lieux est passionné par les claviers, les string machines et les synthés du monde entier depuis toujours. Nicolas nous a ouvert les portes de son studio pour nous raconter son histoire et nous présenter quelques pièces rares qui peuplent cet endroit hors du temps.

Comment l’aventure du studio a-t-elle démarrée ?

J’étais musicien clavier, lorsque j’ai débuté dans la musique, au milieu des années 80, c’était l'avènement des premiers procédés MIDI.

Dans la région, j’étais le seul à avoir un des premiers Atari ST1040 avec un logiciel séquenceur Pro 24, j’ai donc commencé à bosser avec pas mal d’artistes de styles complètement différents. J'enregistrais des démos et des albums qui sortaient sur cassette, le tout dans mon appartement. Peu de temps après, un studio a ouvert pas très loin de chez moi et ils m’ont proposé de bosser pour eux. Je suis donc devenu ce qu’on peut appeler « ingé son ».

J’ai eu mon premier studio en 1988 à Vertou, dans la banlieue nantaise. En 1996 on a tout déménagé ici dans ces bâtiments à quelques kilomètres du lieu d’origine. Le nom du studio, qui existe depuis toujours, est lui tiré d’une bande dessinée de Mœbius que j’adore : « Le Garage Hermétique ».

On a plus de 250 m2 de surface disponible divisée en deux régies et trois pièces de prise. J’aime bien pouvoir séparer les sources sonores, la prise live a du bon, mais c’est intéressant de pouvoir travailler sur les différents instruments de manière séparée en évitant de créer un magma sonore.

La régie A est équipée d’une console Neve 5106 24 pistes entièrement restaurée.

On voit souvent le studio comme une science entre les mains d’ingénieurs pointus, comment est-ce que tu travailles au studio ?

Pour moi, même si je suis le « technicien au service de l’enregistrement », le studio n’est pas qu’un endroit propice au travail technique. C’est aussi un lieu qui se fait révélateur de plein de choses. Certains artistes découvrent des choses insoupçonnées sur eux, que ce soit techniquement, mais aussi artistiquement et dans leur vie tout simplement.

L’étape du studio peut être très révélatrice ou même destructrice pour un groupe. C’est vraiment passionnant, je ne suis pas juste assis derrière ma console, je « soigne » aussi parfois certains artistes. La musique, c’est le plus important, la création artistique également, mais la clef de voûte de tout cet édifice, c’est l’humain.

Ce qui frappe chez toi c’est tout le matériel ancien que tu as, que ce soit des guitares, des amplis, des effets et surtout des claviers. Comment est-ce qu’on fait entrer autant de matériel entre quatre murs ?

J’ai toujours accumulé beaucoup de matériel vintage, dès le début. Actuellement, certains artistes me contactent, car ils veulent venir enregistrer ici pour avoir accès à des claviers, des amplis, des micros et un savoir-faire qui fait l’identité du studio. On pense souvent directement au rock quand on parle de matériel vintage, j’ai également des artistes qui viennent ici pour enregistrer un piano acoustique ou un violoncelle. Pour ce genre de prises, il faut les bons micros, les bons préamplis et le mec pour faire marcher correctement l’ensemble, ce qu’ils trouvent ici.

Tout le monde a maintenant accès à une station de travail audio-numérique, mais il faut aussi le reste, on ne peut pas tout faire chez soi lorsqu’on a en tête un son ou un rendu précis.

Si tu veux utiliser un micro type U47 de chez Neumann, c’est un engin qui coûte maintenant une jolie somme, difficile d’investir dedans si c’est pour l’utiliser une ou deux fois par an, ensuite, il faut ajouter un bon préampli, les connaissances pour l’utiliser au mieux, et on arrive rapidement à une facture très salée. C’est dans ce genre de situation qu’il est intéressant de venir dans un studio bien équipé que ce soit matériellement, mais aussi humainement.

Dans tous les cas, le studio reste un moment privilégié. J’ai aussi des rappeurs qui viennent ici pour faire une ou deux heures de prise. On est un endroit où on vient pour poser son sac, dire ce qu’on a à dire. Ça permet d’officialiser, en quelque sorte, le processus de création.

Comment est-ce que tu es tombé dans la marmite des claviers vintage ?

J’étais donc claviériste à la base, c’est de là que je tire ma passion pour les claviers et les synthés les plus rares et bizarres. Le premier synthé que j’ai eu, c’était un Kobol RSF, je l’ai acheté dès l’année de sa sortie, après ça, le virus était inoculé. Je passe beaucoup de temps à chercher les trucs les plus rares, les plus obscurs pour les faire venir ici, les ouvrir, les réparer et leur donner une seconde vie.

Voici quelques exemple des claviers plutôt rares que l'on peut croiser au Garage Hermétique

Le Clavioline

Le clavioline est un appareil basé sur une autre invention française : l’ondioline. C'est un instrument inventé à la fin des années 40 par Constant Martin. Pour l'anecdote : c'est le grand-père du réalisateur Michel Gondry.

Clavioline

Il utilise un oscillateur à tubes pour créer des sons qui sont jouables via le clavier, c’est l’ancêtre de certains synthétiseurs qu’on utilise aujourd’hui. Son format permettait qu’on l’installe sous un piano, via un système de glissières, pour pouvoir s’accompagner.

Il y a peu de temps, j’ai trouvé en Europe de l’Est deux modèles de clavioline « Sonatina » très mystérieux fabriqués par une marque d’accordéons polonaise. J’ai réussi à découvrir que l’un des deux instruments a été fabriqué en 1966, il porte le numéro de série n°2. Plutôt rare donc.


L'ОПУС

L’OPUS (ou ОПУС) est un clavier très rare fabriqué en Union Soviétique dans la ville de Minsk. On est proche d’une fabrication artisanale. C’est une string machine avec modulateur en anneau, des filtres dans tous les sens et cinq LFO.

Ce genre de clavier est typiquement dans l’esprit russe : on va faire un orgue ou une string machine en ajoutant un vibrato, un tremolo, un phaser ou encore un système de filtres copiés sur Moog.

J’aime beaucoup ce clavier, il permet de créer des sons super complexes et qui sont vraiment beaux.

String machine ОПУС

Электроника EM-25

L’Elektronika (Электроника) EM-25 est aussi une string machine classique sur laquelle a été ajouté un ADSR, des filtres, des LFO ect. Ce qui est marrant, et pas forcément pratique, sur celui-ci, c’est que toute la façade est en cyrillique.

String machine Электроника EM-25

Estradin-230

L’Estradin-230 est une copie parfaite du MiniMoog, la sonorité est vraiment très proche. En gros, ils ont pris les schémas de chez Moog, ils ont trouvé les équivalents russes au niveau des composants et ils ont créé un clone parfait. Les deux sont tellement proches qu’on peut installer les kits de modification Moog dans l’Estradin.

Synthétiseur Estradin-230

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Photo de couverture : Mathieu Lagraula


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