Les histoires vraies derrière trois affaires de guitares « Lawsuit ».

Tous les violons ressemblent plus ou moins à la même chose. Il en va de même avec les saxophones, les cymbales crash, les pianos droits et les harmonicas. L’industrie des instruments de musique est en grande partie liée à des idées et variations marketing appliquées sur une même base, faire sortir sa marque du lot se résume souvent à des différences relativement mineures dans la qualité, les apparences ou les gadgets.

Mais lorsque les méthodes de production de masse ont envahi le monde des instruments de musique et que les entreprises ont commencé à concevoir des instruments totalement différents, cela a été un peu moins vrai pour la Gibson Firebird et son corps offset très similaire à la Fender Jazzmaster.

On s’imagine souvent que l'ère de l'après-guerre a vu l'émergence d'une multitude procès au sein de l'industrie des instruments de musique, le tout lié à une concurrence féroce imaginée entre plusieurs marques essayant d'accaparer le marché naissant du rock'n'roll.

Mais le fait est, que certains des procès les plus célèbres de l'industrie des instruments de musique n'ont jamais été des procès, et que certains instruments qui sont des copies troublantes d'instruments plus célèbres n'ont en fait jamais fait l'objet de litiges. Les histoires dont les procès n'ont pas eu lieu sont tout aussi intrigantes que celles qui ont eu lieu.

La saga Broadcaster

Lorsque Leo Fender lança sa première production de guitares électriques solidbody en 1950, il lança en même temps une véritable révolution dans les méthodes de fabrication : utilisation d’un manche vissé pour permettre une fabrication en masse, un corps solide pour réduire le larsen, un chevalet en trois pièces pour une meilleure intonation et un corps en frêne comme alternative économique à l’érable, au palissandre et à l’épicéa utilisé pour la fabrication des électriques archtop.

Fender lui donna le nom de Broadcaster. Cette nouvelle guitare était prête à arriver entre les mains de musiciens qui cherchaient alors à jouer fort et avec un son clair sur scène. Mais il y avait un problème.

De l’autre côté du pays, dans la ville de Williamsburg, l’entreprise Gretsch, l’un des plus grands fabricants de matériel de musique au monde à l’époque, vendait déjà une batterie sous le nom de Broadkaster. Il ne fallut pas longtemps à Gretsch pour avoir vent de la nouvelle Fender Broadcaster.

Fender Broadcaster, 1950

Kit Gretsch Broadkaster

La rumeur veut que Gretsch ait menacé Fender de poursuites. Mais ce qui semble être réellement le cas, est le fait que Gretsch a poliment suggéré que Fender change le nom de sa nouvelle guitare, ce que Fender a accepté volontiers.

Pendant une courte période, ces guitares furent fabriquées sans aucun nom inscrit sur leur tête, elles sont surnommées les « Nocaster ». En 1951, le modèle prit officiellement le nom de Telecaster.

Jazzmaster vs. Firebird

Au début des années 60, le marché des guitares électriques est alors en plein essor, créant ainsi une énorme compétition entre les deux acteurs majeurs d’alors : Fender et Gibson. La réponse naturelle des deux marques à ce nouveau phénomène fut de créer de nouveau designs, liés aux goûts excentriques de ces décennies pour le rock’n’roll.

Fender dévoila sa Jazzmaster en 1958, et, pour la première fois, Leo Fender déposa un brevet pour cette nouvelle guitare.

Gibson Firebird V de 1964

Le brevet, déposé au mois de décembre 1959, spécifie en particulier la forme offset de l'instrument, un design unique à l’époque. Si ce dépôt avait été validé, Fender aurait pu faire valoir que cette forme offset était sa propriété. Il n’existe pourtant aucune preuve de la validation de ce brevet.

En 1963, Gibson lance la Firebird, une guitare qui ressemble à une version hallucinée du travail de design de Ted McCarty sur l’Explorer. C’est Ray Dietrich qui est derrière ce nouveau modèle, ce dernier a fait ses armes en designant des voitures pour les marques Lincoln et Packard.

La Firebird était unique à plusieurs titres, en particulier de part son manche traversant. En seconde position, vient son corps offset. L'histoire raconte que Fender a menacé de poursuivre Gibson pour l’utilisation de la forme offset pour la Firebird, forçant Gibson à arrêter la production et à redessiner la guitare.

Encore une fois, difficile de dire si Fender avait un brevet déposé sur la forme offset, toujours est-il que la deuxième version de la Firebird s’éloigne du design de la Jazzmaster. Gibson remplace également le manche traversant par un manche collé, ce qui rend la guitare plus rapide à produire.

Tony Bacon suggère, dans Flying V, Explorer, Firebird: An Odd–Shaped History of Gibson’s Weird Electric Guitars, que Fender a peut-être brandi la menace d’un procès, mais que Gibson a probablement utilisé ces rumeurs comme excuse pour modifier le design de la Firebird afin de corriger certaines erreurs.

Gibson Firebird III de 1965

Fender Jazzmaster des années 60

Ironiquement, la nouvelle Firebird sortie en 1965 ressemblait, au final, encore plus à une Jazzmaster, Gibson changeant seulement les cornes sur le corps. Le fait est que le design de la Firebird est resté le même est peut-être la preuve que Fender n'a en fait jamais vraiment eu de problème avec le design de Gibson.

Le combat de Gibson pour le « livre ouvert »

Dans les années 1970, les fabricants japonais ont commencé à produire des guitares et des basses qui étaient parfois de meilleure qualité que les instruments fabriqués par les plus grandes marques américaines. Il s'agissait en général de clones exacts des produits proposés par ces marques.

Parfois, comme dans le cas de Martin's, c'était le résultat d'un partenariat de sous-traitance. Mais dans de nombreux autres cas, c'était juste une copie pure et simple.

Copie de Gibson Les Paul Seville Ibanez des années 1970

Les instruments fabriqués durant cette période sont souvent connus sous le nom des guitares « lawsuit », sur la base d’une idée fausse qui voudrait que les marques américaines aient lancé des poursuites à l’encontre d’Ibanez, Greco ou encore Univox pour clonage de leurs designs. La vérité est que la plupart des entreprises n'ont pas pris la peine de poursuivre ces entreprises en justice en raison des difficultés qui existaient pour faire respecter le copyright à l'étranger.

Mais en 1978, Gibson trouva un moyen de contre-attaquer et traîna l’entreprise Elder en justice à Philadelphie. Elger était à la base un distributeur qui importait des guitares fabriquées au Japon par Hoshino Gakki aux États-Unis. C’est d’ici que provenaient les clones Ibanez. Finalement, Hoshino acheta Elger, tout en maintenant son siège en Pennsylvanie. C'est ainsi que Gibson a pu lancer un procès contre l’entreprise.

Gibson ne souhaitait pas empêcher Hoshino de produire et d’importer des clones, l’entreprise américaine voulait seulement que les têtes des guitares « livre ouvert » (open book) et « moustache » (mustache), caractéristiques de la marque, ne soient pas reproduits. L’idée derrière tout ça était que les clients risquaient de confondre les importations japonaises du matériel Gibson. Dans cette affaire, c’est Gibson qui remporta la partie.

Ibanez changea ses têtes de guitares sur les clones de Gibson et fut bientôt largement reconnue pour ses nouveaux designs dans les années 80.

Cette histoire donna à des entreprises comme Fender et Martin un levier pour mettre la pression sur certains constructeurs japonais qui copiaient leurs logos ou les formes de leurs têtes. Mais la vérité est que l’affaire qui opposa Gibson à Elger fut le seul véritable procès de l'ère « lawsuit ».

Beaucoup d’instruments de cette époque rivalisent largement en terme de qualité et de design avec les instruments américains qu’ils imitent. Et tout comme dans les années 70, ces instruments « lawsuit » sont beaucoup moins chers sur le marché de l’occasion.


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