Lil Wayne (2015). Photo de Megan Elice Meadows/WikiMedia Commons. J Cole (2010). Photo de Candice Rose/WikiMedia Commons.
Cette dernière décennie n'aura pas tué le studio d'enregistrement, mais l'aura rendu beaucoup plus mobile. Que ce soit en louant un étage entier de l'hôtel Mercer à New York, comme Jay-Z et Kanye West l’ont fait pour enregistrer leur album collaboratif Watch The Throne, ou depuis la cellule d’une prison pour Max B, ou encore en enregistrant dans un van avant un vol en direction de Dubaï pour 2 Chainz, là où se trouve un artiste inspiré, se cache un studio d'enregistrement potentiel.
Mais l’une des parties les plus importantes d'un studio mobile ne peut pas être commandée sur internet avec l’option livraison en 24 h. « Les ingénieurs du son sont bien souvent sous-payés car l'artiste veut que vous soyez à ses cotés 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, à chaque fois qu'il a envie d'enregistrer », explique J. Rich, ingénieur du son chez Offset.
Pour avoir un aperçu des méthodes de travail et du matériel utilisé par les pros du monde du hip-hop, nous nous sommes entretenus avec trois ingénieurs du son tous trois disques de platine et nominés aux Grammy Awards au sujet des installations utilisés pour Lil Wayne, Migos' Offset et J. Cole : Fabian Marasciullo, J. Rich et Mez.
Ils nous ont aussi partagé quelques anecdotes et astuces concernant les changements et adaptations de dernière minute auxquels ils ont dû faire face pour réaliser un disque dans l’urgence. Certains ont dû traverser le pays en avion au moindre coût, d'autres ont dû assurer le job lors d'un événement sportif bruyant, d'autres encore ont dû travailler sur de multiples projets à bord d'un bus de tournée.
Jetez un œil aux crédits de tous les albums de Lil Wayne depuis Tha Carter et vous remarquerez que très peu de noms y figurent. L'un d'entre eux est Fabian Marasciullo, un ingénieur de renommée mondiale qui, avant de travailler pour Lil Wayne, a reçu de la part de l’un des plus grands un cours accéléré sur la configuration de studios embarqués.
« On voyageait avec Michael [Jackson] et on faisait pas mal de trucs dingues. Un jour, on a monté un véritable studio dans un hôtel par exemple. Et c'était avant d’utiliser des ordinateurs. On avait un putain de magnétophone dans une chambre d'hôtel », confie Marasciullo à Reverb.
Pour le mixage, il utilise un Macbook Pro, un boitier d'extension avec une connexion Thunderbolt pour qu'il puisse faire fonctionner Pro Tools avec sa carte PCI. Vous le verrez rarement derrière sa table de mixage sans son casque Sennheiser HD 660. Il utilise une interface audio Universal Audio, « l'une des sociétés qui a permis à beaucoup d'entre nous de pouvoir travailler efficacement et rapidement ».
En matière de productivité, difficile de faire mieux. Avec 25 ans de carrière au compteur, Lil Wayne continue de sortir des mixtapes quasiment toutes les semaines et a même été reconnu comme le meilleur rappeur vivant de la fin des années 2000. Wayne enregistre dans les studios d'enregistrement du monde entier et a donc besoin que sa signature sonore puisse voyager avec lui.
Peu importe où il est, Wayne enregistre toujours avec son micro Sony C800 et un préampli micro Avalon VT-737 qu’il utilise depuis des années, rapporte Marasciullo.
« Wayne a toujours accès à un studio, peu importe où il se trouve, mais nous avons besoin du même équipement partout, donc ça devient un truc mobile. Aujourd'hui encore, nous employons trois ingénieurs du son pour accompagner Wayne partout », explique Marasciullo. « Ils prennent ça et les branchent dans n'importe quelle pièce ou n'importe quel bus de studio. Quel que soit le coin du monde où se trouve Wayne, on agit toujours de la même façon. »
Wayne a un avion privé, et Marasciullo et son équipe d'ingénieurs ont appris à travailler en cours de vol. « On enregistre pas pendant le décollage. Mais quand l’avion a atteint sa vitesse de croisière, le son est constant. On transforme ça en scratch où on se dit « Ok, ça va servir pour un effet de téléphone parce que c'est ce que nous avons ». C’est aussi comme ça qu’on arrive à créer quelque chose de cool et d’unique. »
Nous sommes le 1er octobre 2018. Les Dodgers de Los Angeles affrontent les Rockies du Colorado dans un match décisif qui déterminera le champion de la National League West. Les 47 816 personnes présentes ne voulaient pas manquer ça. Pendant ce temps, Marasciullo était lui aussi occupé à écrire l'histoire. Coach K, qui est le manager de Lil Baby, et Ebonie [Ward], qui est le manager de Gunna, m'ont dit : « Fay, on a besoin de ça aujourd'hui. On attendait que Drake nous envoie sa partie et on vient de la recevoir. » Je ne pouvais pas refuser, mais j'aime les Dodgers et c'est ça l’histoire ."
Pendant que les Dodgers se démenaient, Marasciullo se trouvait au sein du club Lexus Dugout, planqué derrière le marbre avec son interface UA, son ordinateur portable et ses écouteurs, travaillant sur un mix de dernière minute de « Never Recover », la première collaboration de Lil Baby et Gunna avec Drake. Quatre jours après la victoire des Dodgers ce soir-là, le titre a été diffusé dans le monde entier et est devenue le deuxième single platine de Gunna et Lil Baby en deux mois. Tout cela, grâce à une intervention rapide et à la mobilité de l'un des plus grands ingénieurs du son.
« J’allais dehors, je regardais un peu le match, je revenais et j'avais reçu des commentaires de Lil Baby entre temps. J'étais littéralement assis dans mon coin, et tout le monde me regardait en se demandant qui était cette personne. Je mixais le disque pendant le tie-break ».
Même si Lil Wayne reste encore inégalée en terme de productivité, Migos pourrait bien un jour le rattraper. En 2018, le groupe a sorti un album de 24 titres, Culture II, puis 47 titres répartis sur trois albums solo. Le premier album solo d'Offset, Father of 4, a été le seul à être nominé aux Grammy Awards, pour le morceau « Clout », une collaboration entre sa femme Cardi B et lui. Et son ingénieur du son de longue date, J. Rich, ne l’a pas lâché.
Le 5 octobre 2018, Migos se produit au Drai's Nightclub de Las Vegas après une première date à Las Vegas dans le cadre de la tournée Aubrey & The Three Migos. Le groupe a fait la fête jusqu'à quatre heures du matin. J. Rich raconte qu’ils se sont remis à travailler après l'after-party du Drai's. « Je crois qu'il était quatre heures du matin quand je suis rentré à l'hôtel. J'ai installé tout le matériel et les plugins et on a commencé à enregistrer vers six ou sept heures du matin. On a fait « Clout » et un autre morceau de son album intitulé « Made Men ».
Le studio mobile d'Offset se compose d'une interface Universal Audio Apollo Twin MkII Duo, d'un microphone Neumann U 87, d'un Macbook Pro et de différents plugins dont l’Antares Auto-Tune. J. Rich est généralement celui qui transporte le studio embarqué d'Offset à travers le pays, ce qui n'est pas une mince affaire. Il faut compter environ sept sacs différents : l'ordinateur, deux moniteurs, un caisson de basse, le micro avec son pied, et l'interface.
Je me souviens d'une fois où j’étais avec Offset et où il m'a dit : « Ok, mon pote. Viens avec moi, on part maintenant. J'ai dit : « On va où ?» Il me répond : « En République Dominicaine. » J'ai dit : « Hein ? » J. Rich se souvient. « Je n'avais même pas de vêtements de rechange avec moi et le studio [mobile] est généralement si imposant que je dois embarquer dans le jet avant tout le monde. »
Il a fait le tour du monde en utilisant ce matériel, il s’est rendu en Russie, en Suède, en République Dominicaine et à Paris. Il a même fait sauter les haut-parleurs à Paris en ne tenant pas compte de la différence de tension électrique entre la France et les États-Unis. Le transport est devenu une dépense considérable, le prix de l'enregistrement de chaque bagage à l’aéroport pouvant atteindre les 200 dollars. Il a donc fallu faire preuve de créativité pour limiter les coûts.
« On en est arrivé à payer 1 000 dollars par vol rien que pour les bagages liés au studio. Mais j'ai trouvé une astuce : si vous avez un laissez-passer média à l'aéroport et que vous dites que vous travaillez pour une société et que vos bagages sont votre équipement média, ils vous accorderont une grosse réduction. »
Trois mois avant que l’artiste n'enregistre dans une chambre d'hôtel de Las Vegas, Cardi B a donné naissance à son premier enfant, Kulture Kari Cephus, le 10 juillet 2018, dans un hôpital d'Atlanta et en la présence d’Offset. Il avait déjà son premier album en cours de route à cette époque et J. Rich n'était jamais bien loin.
« L'hôpital lui a donné accès à une seconde chambre pour qu’il travaille sur son album. J'ai apporté tout l’équipement et je l'ai installé. L’enregistrement n’était pas aussi parfait que s’il avait été fait dans un véritable studio, mais d'une qualité suffisante pour être un succès qui se retrouvait dans tous les hit-parades. »
Dans l'industrie de la musique, on ne trouve pas plus débordés que des ingénieurs du son comme Juro « Mez » Davis. Mez a mixé tous les projets de J. Cole depuis que le diplômé de l'université de St. John's partageait son temps entre un travail dans le télémarketing et ses activités de rappeur. Mez s'est occupé du son de J. Cole avant même que Jay-Z ne signe le rappeur en 2009 après avoir entendu ce qui allait devenir sa mixtape phare, The Warm Up. Mez sait donc mieux que quiconque comment l'un des plus grands rappeurs de la dernière décennie aime s'entendre au micro.
« Il aime que la partie voix soit mise en avant, que l’enregistrement de sa voix soit net et précis. Il aime aussi beaucoup les basses », dit Mez.
Au début de la carrière de Cole, Mez se tient prêt à mixer LE disque qui pourrait changer la trajectoire de l'étoile montante de l'époque. Le premier album de J. Cole, Sideline Story, sortit en 2011, aurait peut-être manqué deux de ses plus grandes collaborations si Mez n’avait pas été là.
« Le morceau avec Jay-Z, « Mr. Nice Watch » et « Nobody's Perfect » [avec Missy Elliott] ont été fait à la dernière minute. J’ai bossé sur le mastering directement au casque », dit-il.
Mez a travaillé sur le dernier album solo de J. Cole sorti en 2018, K.O.D., qui aurait été créé en grande partie grâce au studio mobile de Cole. « Une bonne partie de l'album K.O.D. a été enregistrée avec un micro qu'il avait à la maison, un Electro-Voice RE20 », explique Mez. « Dans le bus, nous avions une autre installation qu'il a changée depuis. »
Pour installer le studio mobile de Cole dans un bus, il faut créer un mur de panneaux (des cabines de chant portables) pour le son. Mez indique que Cole préfère les micros radio comme le RE20 qui permettent de ne pas prendre trop de room. Il faut que la pièce soit la plus neutre possible pour éviter que le son ne se réfléchisse sur le mur. »
Mez a accompagné Cole lors de la tournée de 4 Your Eyez Only Tour en 2017, et l’a vu enregistrer une partie de K.O.D. à bord de son bus.
J. Cole est peut-être le chef de file, mais les prouesses de Mez ne s'arrêtent pas là et couvrent presque tous les artistes et projets produits par la maison de disques Dreamville, appartenant à Cole. Le label a récemment été nominé aux Grammy Awards pour son album compilation Revenge of the Dreamers III, entièrement mixé par Mez. Être l’ingé son d'un label entier signifie aussi de devoir jongler avec plusieurs projets du même label en même temps.
« La majorité de Revenge [Dreamers 3] a été mixée au casque. La majorité de Dicaprio 2 de J.I.D. a été mixée au casque. J'étais en tournée avec Cole pour K.O.D. pendant que je mixais l'album de J.I.D. J’utilisais des Audeze LCD-X. Ensuite, je me sers de ce programme appelé Sonarworks, qui permet de gérer l’égalisation du casque. Ce casque à la meilleure réponse de basses que j'ai jamais entendue. »
À propos de l'auteur : Keith Nelson Jr est un journaliste chevronné et passionné de musique. Il a interviewé tout au long de sa carrière certaines des figures les plus influentes de l'industrie musicale.