Les paramètres influant sur la jouabilité d'une guitare

Cet article va vous détailler l'ensemble des points qui font qu'une guitare va être adaptée ou non à votre style de jeu et que vous allez la trouver confortable ou non. Ce sont les critères que tout luthier doit avoir en tête lors de la conception d'un nouvel instrument, par rapport aux besoins de son client.

Et si les valeurs moyennes de tous ces paramètres remplissent les rayons des magasins en ne faisant varier que les formes et les couleurs sans trop pousser les curseurs, votre parcours de musicien-collectionneur, dénicheur de raretés vintage et pourfendeur des diableries-sur-mesure vous fera voyager dans toutes les latitudes des variantes possibles, de la contreplaquerie cheesy à mort des années 60 avec une poutre de cheminée pour manche, à la furtivité fugace d'une vélocirapteuse ergo-centrique.

1 - Où il est question de se fondre dans la main (le profil)

Il existe une quasi infinité de profils. Mais il existe deux écoles parmi les guitaristes que j'ai rencontrés : ceux pour qui le profil fait partie de la personnalité de la guitare et qui s'y adaptent, prenant ce paramètre comme une manière de sortir de sa zone de confort et y trouver un regain de créativité et il y a les puristes, fans d'un profil et qui n'en démordent pas (et les deux ont raison !).

Pour les grosses tendances, on peut parler du soft V, du C (presque plat au centre et arrondi sur les côtés), du D (profil rond presque plat sur les tranches), des profils “spécifiques” comme ceux de chez PRS, des profils étroits et ronds aux plats et larges jusqu’à la trilogie Wizard Ibanez.

Il y a aussi les profils asymétriques à la Van Halen et toutes les exagérations envisageables; assez récemment, les principes de l'ergonomie ont repoussé les limites en créant des manches dont la section ressemble à un trapèze ou à une goutte d'eau.

Pour savoir ce qui vous convient le mieux, vous n'aurez pas d'autre choix que de faire des essais…

2 - Où il est question de prendre de la hauteur (l'action)

En général, quand on parle d'action, on parle de la hauteur des cordes sur le manche, sans plus de détail, en précisant qu'elle est basse, haute, ou juste correcte. Le cas extrême c'est quand la guitare vue de profil ressemble à un arc ! Sauf qu'en lutherie, l'action se mesure et s'adapte à votre style de jeu.

Attention, toutes les mesures sont à prendre en position de jeu (car la gravité appliquée à votre guitare va rapprocher les cordes du manche si elle est posée dos à l’établi ou les éloigner si le manche repose sur un support).

À la première frette :

La maîtrise de la hauteur des cordes à la sortie du sillet va permettre deux choses importantes : limiter l'effort à appliquer sur les cordes quand on joue en haut du manche et ainsi éviter les tendinites et supprimer l'effet "bend" qui va fausser complètement l'accordage si les cordes sont vraiment hautes (parce que quand on appuie sur la corde pour la descendre au niveau de la frette, ça tire sur celle-ci comme lors d’un bend…).

Donc on va chercher à descendre les cordes au plus bas, sans qu'elles ne viennent friser la première frette. Selon les fabricants, mais aussi selon le tirant des cordes et l'attaque du musicien, on va faire varier la distance comprise entre le sommet de la première frette et le dessous des cordes. Plus les cordes sont grosses et l’accordage bas plus on va rester dans une valeur haute (car l’amplitude de mouvement de la corde est plus grande). Idem, plus forte sera l’attaque plus haute sera la gorge du sillet.

À la 12ème frette :

Pour la mesurer en évitant que les autres paramètres précédents ne viennent la parasiter, on applique un capodastre sur la première case du manche et on mesure, avec une règle spéciale, la distance qui sépare le dessous de la corde et le dessus de la frette.

Selon les guitaristes, on va couvrir une gamme assez vaste de 2,25/2,5 mm à 1/1,25 mm comme valeur cible - en dessous, c’est presque impossible, au dessus la guitare perd trop en justesse et en confort.

Le relief :

C'est un truc, comment dire… abstrait pour beaucoup de gens, et pourtant, ça influe sur l'action et la frise des cordes sur le manche. C'est le paramètre qui se règle à coup de 1/4 de tours de truss rod.

Il s'agit de la courbure du manche sous la tension des cordes. Si le manche est très souple, sans réglage, il va former un arc et le truss devra être resserré. Si le manche est massif et bien droit, la tension des cordes pourrait ne pas suffire à le faire fléchir et un truss moderne à double action peut être réglé en poussée afin de créer artificiellement cette courbure.

On le mesure en pressant une corde entre la 1ère et la 17ème frette et en mesurant l'écartement entre le dessous de la corde et la 8ème frette. Et on va le régler en fonction de la tension des cordes, de l’accordage souhaité, du radius de la touche et du diapason de la guitare.

3 - Où il est question de géométrie (le radius) :

La touche forme un tronçon de cylindre collé sur le manche, le radius en est le rayon. De 7,25 pouces pour les Fender vintage à parfaitement plat pour les guitares classiques en passant par 16 pouces (voire plus) pour les superstrats et affiliées. Si le contact des doigts sur le bois de la touche influe sur le confort, son rayon est un paramètre sous estimé et celui-ci influe aussi sur les capacités de la guitare à être réglée avec une action basse ou pas.

Afin d'avoir un confort assez naturel pour les jeux en accords en haut du manche un radius assez prononcé est agréable, mais pour les fans de legato une touche plate dans les aigus est un impératif.

Pour cette raison, les luthiers peuvent proposer un radius compensé (ou compound radius) qui fait passer la touche de son habituel tronc de cylindre à un tronc de cône. Le radius est donc progressif et plus polyvalent.

4 - Où il est question des frettes (types, dimensions et diapason)

Au plus près du manche, les petites frettes fines de 1,2 mm de largeur sont peu hautes et nos doigts rentrent donc facilement en contact avec la touche. Idem pour les guitares à frettes plus larges qui ont pu être planifiées plusieurs fois ou tout simplement rabotées par l'usage.

C'est très agréable, mais cela crée pour certains une entrave à la vélocité. C'est la raison du choix des frettes jumbo (3 mm de large) ou medium jumbo (2,8 mm). Elles sont nettement plus hautes. Pour certains on va jusqu'à réaliser un « scalopage » dans les cases aiguës pour retirer du bois de la touche et éviter qu'il n'entre en contact avec les doigts.

Ensuite les frettes étant posées à des intervalles précis sur la touche, elles définissent ce qu'on appelle le diapason. Ce qui correspond à la longueur de la corde vibrante et donc comprise entre les faces intérieures du sillet et des pontets du chevalet.

Quelques exemples courants :

  • Gibson : 24,75" - 628 mm
  • PRS : 25"
  • Fender : 25,5" - 648 mm (sauf Jaguar : 24")
  • Torres (classique) : 25,6" - 650 mm
  • Baryton : 27" à 29"
  • Basse shortscale : 30"
  • Basse Fender : 34"

Il va sans dire que plus le diapason est long, plus la distance entre deux frettes est grande. Les petits doigts auront donc du mal à jouer sur une guitare baryton ou une basse IV. Néanmoins, le diapason influe aussi sur l'intonation de l'instrument et pour un même accordage et un même tirant de cordes l'attaque sur un diapason de 628 mm n'aura pas le même rendu que sur un diapason de 650 mm.

On a vu le renouveau récemment, pour des questions techniques et ergonomiques des guitares et basses multi-diapason (Novax, Dingwall, Strandberg, Agile, Kiesel, etc…). Il s'agit de réaliser une transition non pas d'un instrument à l'autre (différence de diapason entre une guitare et une basse), mais d'une corde à l'autre (diapason plus court pour les cordes aiguës et plus long pour les cordes graves).

Cela permet d'atteindre, sur une guitare par exemple, des notes plus graves (jusqu'au Sol2) sans augmenter démesurément le diamètre de la corde, tout en conservant une tension et donc une attaque précise. Quant à l'ergonomie apportée, la disposition en éventail limite la cassure du poignet de la main gauche par rapport à l'avant bras en haut et en bas du manche.

5 - Où il est question d'envisager le problème sous un autre angle (la hauteur du chevalet et le renversement du manche)

Le renversement, ce n'est pas sale… Il s'agit de l'angle formé par le manche à sa jonction avec le corps de la guitare. Il est de 0° sur la plupart des guitares à manche vissé équipées de chevalets plats ou de vibrato à couteaux, dans ce cas, la touche surplombe la table de la guitare de quelques millimètres (généralement de quoi placer un pickguard).

Sur les guitares à manche traversant il est plutôt de 1° à 1,5°, avec la touche arasant la table.

Sur les guitares à manche collé, on monte à 4° ou 4,5° ce qui permet de placer un chevalet plus haut (tune-o-matic).

En quoi cela influe-t-il sur la jouabilité de l'instrument? Tout simplement dans le fait que certains musiciens tiennent leur médiator très loin de la pointe et que celui-ci rentre trop facilement en collision avec la table ou le pickguard d'une guitare à manche "à plat", ils peuvent donc préférer une guitare ayant un renversement plus important (ce sont en général les mêmes qui ne supportent pas un micro intermédiaire).

6 - Où il est question d'attraction gravitationnelle (l'équilibre)

L'électrification des guitares a conduit à l'invention des solidbodies ce qui a libéré le design des guitares des contraintes esthétiques de la caisse de résonnance. Et la forme et l'équilibre d'un instrument influent sur la façon de le porter, de le jouer et donc sur le style de musique auquel il est plus adapté.

De nombreux articles traitent ce sujet, comme par exemple le poids de la Les Paul ayant poussé Jimmy Page à la jouer basse ce qui lui a permis de l'attaquer avec un archet, ou Jol Dantzig qui traitait dans une chronique du rôle de l'emplacement du bouton d'attache-courroie.

Pour ma part je j'illustrerai avec le succès tardif de l'Explorer, dont la forme comporte un talon massif et une jonction corps manche éloignée de la 12eme frette. Cela déplace son centre de gravité vers la droite du guitariste et donc, jouant debout, l'équilibre de la guitare tend à pousser son manche vers la gauche.

Pour éviter une trop grande élongation du bras gauche pour jouer, l'idéal est de la jouer basse et inclinée. Or, cette « attitude » (en anglais dans le texte) ne correspondait pas particulièrement aux styles musicaux en vogue en 1958, date de sa première présentation au catalogue. Par contre, son avènement viendra bien plus tard, quand le gain frôlera les 11 et les anglaises flirteront avec la permanente.

Le tout est donc, vis-à-vis du style du jeu et du gabarit du guitariste et afin de ne pas succomber à une scoliose, une tendinite et à divers désagréments musculo-squelettiques, de trouver le bon équilibre. Les paramètres étant donc :

  • le poids : lié au choix du bois et à l'épaisseur du corps. Les guitaristes qui jouent beaucoup cherchent généralement des guitares plutôt légères pour s'épargner le dos. Il va sans dire qu'une ernie discale influe nettement sur la fluidité et l'inspiration d'un chorus… On a vu pour ces raisons apparaître les Les Paul Chambered (chambrées, évidées quoi…)
  • l'emplacement des attache-courroie : le succès de la double cut californienne est entre autres dû à une corne supérieure permettant d'approcher le bouton d'attache courroie de la 12ème frette et de déplacer son centre de gravité vers la gauche.
  • la forme du corps : l'Explorer est un exemple, mais la Firebird, et la Jazzmaster sont toutes des guitares avec une partie particulièrement ample à l'arrière du chevalet. Là aussi cela joue sur le centre de gravité.
  • taille de la tête : les plus beaux designs se limitent tous à cette constante, on peut faire des corps évidés pour limiter le poids d'une guitare, mais si la tête est trop massive, le manche va plonger vers le bas et même avec une sangle large taillée dans un matériau antidérapant ou doublée de papier de verre, remettre sa guitare en place en permanence est un tic nerveux usant sur le long terme.

7 - Où il est question de longueurs d'ondes (La tenue de l'accord)

Avec ou sans vibrato, votre guitare aussi belle et confortable soit-elle, si elle ne tient pas l'accordage, ne sera utile qu'à orner le mur du salon. Donc pour que l'investissement ait du sustain (que vous la jouiez le plus longtemps possible), il faudra bien qu'elle soit juste et qu'elle le reste.

Si vous ne souhaitez pas jouer du vibrato ou si vous avez essayé et que ça ne vous correspond pas, il vaut mieux le faire bloquer, le supprimer (quand c'est possible) ou changer de guitare. Cela enlève un paramètre de taille et si pour vous il est facultatif, autant le rayer de l'équation.

Nombres de conseillers techniques préconiseront pour une guitare moyen, bas voire haut de gamme et afin d'en améliorer la tenue de l'accordage, de remplacer les mécaniques par des modèles plus modernes.

Le schéma est le suivant :

  • Si vous avez des mécaniques vintage (type Kluson par exemple) on vous conseillera des mécaniques à bain d'huile - la rotation des boutons est facilitée et l'accordage est plus "fluide" pour atteindre la note visée, mais une lubrification régulière des mécaniques vintage a le même effet.
  • Si vous avez des mécaniques à bain d'huile on vous conseillera des mécaniques à blocage, elles permettent de supprimer les enroulements successifs nécessaires au blocage de la corde avant sa mise sous tension. C'est très pratique et cela facilite le remplacement des cordes, mais si la guitare n'a pas de vibrato c'est une option et pas une nécessité).
  • Si vous avez des mécaniques à blocage on vous conseillera des mécaniques à blocage et étagées pour supprimer les éventuels œillets de rétention des cordes. Cela supprime effectivement un point de friction. Ce n'est le cas que pour les têtes plates, les têtes renversées n'en ayant pas besoin puisque c'est l'angle créé avec le manche qui plaque les cordes sur le sillet.

Mais à la fin de tout cela, si le conseiller tire profit du remplacement de pièces détachées, son avis est-il forcément le plus éclairé ? Parce qu'en réalité, dans 99 cas sur 100, les problèmes de tenue d'accord ne viennent pas des mécaniques mais du sillet. Réalisé dans un plastique trop mou (beurk), ou avec des gorges trop étroites, les spires des cordes accrochent dans le sillet créant un déséquilibre de tension entre la corde vibrante et la corde "morte" située entre le sillet et la mécanique. Et lors du premier accord ou du premier bend, la corde se décoince, l'équilibre des tensions se fait et on joue les 500 mesures suivantes à côté du La !

Il existe quelques solutions efficaces pour améliorer la tenue de l'accord, déjà, un sillet bien taillé, en os par exemple, chez un professionnel coûtera moins cher qu'un jeu de mécaniques. Si cela ne suffit pas, une frette-zéro positionne la corde en hauteur vis-à-vis de la touche, ne laissant au sillet que le rôle de la guider en latéral.

8 - Où il est question du mot de la fin...

En guise de conclusion je ne peux que vous enjoindre à aller voir votre luthier préféré pour tout changement de tirant ou de marque de corde. Car tous les paramètres de réglage sont influencés par le choix des cordes. Sachez qu’entre deux fabricants, un 10-46 n’aura pas exactement les mêmes diamètres…

Mais surtout, privilégiez des guitares sur lesquelles vous vous sentez bien, soit grâce à leur ergonomie, ou leur jouabilité, ou tout simplement parce que vous la sentez bien… faites confiance à votre instinct !

L'auteur : Gildas DasViken est ingénieur-luthier de père en fils depuis décembre 2013. Il lance son entreprise à Nantes avant de s'installer en centre-Bretagne où il fabrique désormais des guitares éco-responsables, aux finitions naturelles en utilisant des matériaux de récupération et des composants made-in-France

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