Ludwig et Slingerland, histoire d’une rivalité

Pendant près de la moitié du XXe siècle, Ludwig et Slingerland furent les deux constructeurs les plus incontournables en terme de batterie dans le monde entier. Les deux entreprises étaient implantées dans la même ville de Chicago, elles ne furent pourtant jamais en bons termes. L’histoire des deux entreprises est pourtant intimement liée.

Faire du neuf avec de l’ancien

William F. Ludwig Sr. était batteur, il commença sa carrière professionnelle en 1894 en jouant à l’Electric Park de Chicago. Il gagnait à l’époque 12 $ par semaine (environ 250 € actuels) ce qui était plutôt pas mal pour un jeune immigrant de 15 ans. Le père de Ludwig jouait également à l’époque dans le même groupe.

Ludwig poursuivit sa carrière de batteur professionnel dans différentes branches. Il jouera dans l’orchestre philharmonique de Chicago ou encore dans des vaudevilles comme le Wood Brothers Circus.

William F. Ludwig Sr. au travail dans son studio
Photo du National Music Museum

C’est pendant cette période qu’il a pu faire un maximum d’observations. Les deux les plus remarquables résidaient dans le fait que les pédales de grosse caisse ne fonctionnaient pas vraiment très bien à l’époque et qu’il était profondément inspiré par le travail fait en Europe sur les caisses claires en métal utilisées par Tom Mill dans le groupe de John Phillip Sousa. Sa réponse à ces deux observations changera l’histoire de la batterie et par la même occasion de la musique moderne.

Afin de pouvoir jouer sur plusieurs fût en même temps pour l’orchestre philharmonique de Chicago, il modifia la pédale utilisée à l’époque. « Le fait de pouvoir jouer de plusieurs fût en même temps et en particulier une grosse caisse et une caisse claire, était à l’époque une innovation, bien plus que ça, cela permettait au groupe de se passer d’un musicien supplémentaire. »

La nouvelle d’une nouveau modèle de pédale se répandit comme une traînée de poudre et bientôt des centaines de musiciens lui demandèrent d’en fabriquer de nouvelles. C’est à partir de là que Ludwig et son frère Theobald (lui aussi batteur professionnel) décidèrent d'ouvrir un petit atelier de batterie où ils commencèrent à fabriquer des pédales sur leur temps libre.

L’erreur du banjo

Alors que l’entreprise commençait à rencontrer le succès, la disparition subite de Theobald en 1918, la Première Guerre mondiale et la fin des films muets (beaucoup de batteurs jouaient alors pour créer une bande son pendant la projection d’un film). En 1926 l’entreprise employait plus de 300 personnes et le chiffre d’affaires atteignait les sept chiffres. Pourtant, en 1925 Ludwig fit une grave erreur qui lui coûta presque son entreprise, mais qui, d’un autre point de vue, permis à une autre marque de faire son entrée : Slingerland Drum Company.

1925-1933 Banjo Ludwig Bellevue

Dans les années 1920, les groupes utilisaient de plus en plus de banjos. Au sens strict du terme, les banjos sont des (comme les pianos et les guitares) des instruments à percussion. Ludwig décida alors d’investir une grande partie de son capital dans la production de banjo à partir de 1926. Mais le banjo se trouva bientôt supplanté par la guitare archtop dans la plupart des groupes et des orchestres, l’arrivée du cinéma parlant acheva d’enfoncer le clou.

Comme me l’indiqua Wm. F. Ludwig Jr. lorsque j’écrivais mon livre sur Ludwig (The History of the Ludwig Drum Company, Centerstream Publications, 1991), « ce fut une terrible erreur, c’était la pire chose à faire à ce moment-là. »

En 1929, William F. Ludwig Sr. contacta la Conn Company (un fabricant d’instruments de musique) pour déterminer s'ils seraient intéressés pour un rachat de l’entreprise Ludwig. Alors que Coon venait de s’offrir Leedy Drum Manufacturing Company, ils se montrèrent intéressés pour prendre le contrôle de Ludwig en 1929 offrant par la même occasion un poste dans l’usine de fabrication des batteries à William F. Ludwig Sr.

C’est ici que commencent les problèmes de rivalité. George Way, l’ancien responsable des ventes pour Leedy, était devenu responsable de l’usine. Un climat de compétition se mit alors en place entre Ludwig ou Leedy allait recevoir les meilleures promotions et le plus d’attention. William F. Ludwig Sr. décida de quitter l’entreprise Conn en 1936 et de retourner à Chicago pour tout recommencer au 1728 N. Damen Avenue.

Slingerland par Ludwig

H. H. Slingerland, le dirigeant de la Slingerland Drum company possédait une affaire de ukulele et de banjo qui servira d’ailleurs d’atelier pour le tannage des peaux de batterie de la marque. C’était encore l’époque où les peaux synthétiques n’existaient pas pour les banjos ou pour les batteries.

1939, caisse claire Slingerland Broadcaster

Alors que l’intérêt pour le Banjo et pour le ukulele baissait, Slingerland se pencha sur d’autres pistes pour développer son activité. L’entreprise fabriqua sa première batterie en 1928. Ils commencèrent à fabriquer des batteries, l’équipement nécessaire ayant été acheté aux enchères après la liquidation de l’entreprise Liberty Musical Instrument Company.

Lorsque Ludwig fut vendue à Conn, Slingerland appris qu’une grande partie de l’équipement utilisé par Ludwig n’allait pas être déplacé dans l’usine Conn dans l’état de l’Indiana. Une vente aux enchères devait alors se tenir directement devant l’usine Ludwig afin de revendre la plupart du matériel, Slingerland dépêcha quelqu’un sur place afin de tout acheter et de tout transférer à son usine sur Belden Avenue.

Sing! Sing! Sing!

À partir des années 30, les kits se développent avec Gene Krupa. La plupart des batteurs avant cette date utilisaient une grande variété de percussion dans leurs kits. Sur les photos on peut apercevoir des timpani, des cloches, des xylophones, des marimbas, des gongs ou encore des cymbales qui permettaient au batteur d’obtenir différents sons et effets. Le témoignage de William F. Ludwig sur cette période est édifiant et très intéressant :

« Le groupe de Benny Goodman devait jouer au Congress Hotel de Chicago. Columbia Records avait envoyé des invitations à de nombreuses personnes dont mon père et moi. Nous étions très impressionnés de voir un batteur jouer seul, le long solo de tom sur le morceau « Sing, Sing, Sing » joué sur un tom de 16 pouces commandé auprès de H. H. Slingerland était révolutionnaire, il était possible d’accorder les peaux des deux côtés et il tenait sur un support. » Les deux hommes furent marqués par ce qu’ils venaient de voir, ils décidèrent donc de proposer un kit de quatre fûts accompagné de cymbales et d’une cloche cowbell ».

Benny Goodman Orchestra - « Sing, Sing, Sing »

L'endorsement

Avec l’endorsement de Krupa et la vente de Ludwig & Ludwig à Conn, Slingerland devint bientôt le premier fabricant de batterie de Chicago. Mais Ludwig senior décida de relancer l’entreprise avec l’aide de son fils Wm. F. Ludwig Jr. qui le rejoin en 1937, le nom de la nouvelle entreprise, Wm. F. Ludwig Drum Co., mais ce nom ne sera pas utilisé longtemps, en effet c’est l’entreprise Conn qui possédait légalement le nom « Ludwig ».

Buddy Rich en couverture du catalogue W. F. L. Drum Co., 1947

La famille Ludwig décida de changer le nom de l’entreprise pour W.F.L. Drum Company et commença à se mettre au travail. Ce n’était pas une période évidente et leur but était de rester à flots pour au moins un an. Lorsqu’ils commencèrent à démarcher les revendeurs, ceux-ci leur répondaient trop souvent « vos batteries sont excellentes, mais tout le monde veut les batteries de Gene Krupa ». Pour essayer d’endiguer ce problème, le fils Ludwig traversa le pays afin de conclure des contrats un peu partout et en particulier avec des écoles, la méthode porta rapidement ses fruits.

Mais lorsque les États-Unis durent faire face à la Seconde Guerre Mondial, l'utilisation des matières premières « critiques » comme l’aluminium, le cuivre ou l’acier fut largement limitée ce qui força bientôt les fabricants de batteries à se tourner vers le bois que ce soit pour les fûts comme pour les supports et les pieds, quelques modèles ont survécu.

Après la guerre le fils Ludwig réussit à endorser Buddy Rich en le retournant contre Slingerland et Gene Krupa. Il dit à Buddy qu’avec Slingerland il serait toujours second, mais qu’avec W. F. L. il serait premier. Buddy apparut sur la couverture du catalogue de W. F. L. Drum Co. édité en 1947.

Deux font un

C’est à cette même époque que Conn décida de fusionner ses deux marques de batterie, Ludwig & Ludwig et Leedy sous une seule et unique marque : Leedy & Ludwig. Mais à la fin des années 50, l’intérêt de Conn dans la production de batterie faibli. Coon, pendant la guerre, fabriqua du matériel électronique pour le gouvernement américain, laissant de côté peu à peu leur ligne de batterie.

Caisse claire Leedy & Ludwig 6.5"x14", début des années 50

Wm. F. Ludwig Jr. eu connaissance de cette nouvelle et décida de contacter Slingerland pour suggérer que les deux entreprises rachètent ensemble la partie batterie de Coon pour la scinder en deux et profiter ainsi aux deux entreprises. Slingerland aurait eu Leedy et Ludwig aurait pu retrouver son nom. L’affaire sera conclue en 1955 mais non sans animosité.

Ludwig et Slingerland mirent quatre mois à se décider sur différents points de partage au niveau des équipements et du matériel laissé par Conn.

Ringo Starr et sa batterie Ludwig

Lorsque les Beatles apparaissent à la télévision dans le show d’Ed Sullivan en février 1964 avec Ringo installé derrière une batterie portant le nom « Ludwig », les ventes de la marque explosèrent littéralement.

William F. Ludwig II présente la caisse claire plaquée or de Ringo Starr
Photo du National Music Museum

L’attrait soudain pour les changements culturels et musicaux apporté par la musique pop et le rock au milieu des années 60 boosta les ventes d’instruments de musique dans le monde entier. On pouvait alors parler d’une sorte de « Beatles Boom ».

Pendant toute cette période, Ludwig dominera le marché, mais Slingerland continua néanmoins à trouver des artistes qui souhaitaient être sponsorisés par la marque.

La qualité des batteries proposées par Ludwig connu un bref creux à ce moment là, noyé sous les commandes, l’entreprise essayait de faire face. Les fûts de cette époque sont peints à l’intérieur afin de masquer les défauts et la qualité du bois. Il était, en effet, difficile de répondre à la demande avec du bois de qualité.

Tout doit arriver

Le revers de la médaille de ce « Beatles Boom » fut le fait de voir tout à coup des grands groupes s’intéresser à l’industrie des instruments de musique. Ces entreprises se mirent à acheter de nombreuses marques d’instruments de musique afin de contrôler la production, de réduire la qualité et les coûts de fabrication afin d'augmenter le bénéfice.

Il y a plusieurs années, Roy Burns me raconta qu’après le rachat de Rogers par CBS il y eu une réunion de business où l’un des représentant de CBS dit « Si vous croyez qu’on est là pour fabriquer des batteries vous vous trompez, nous comme là pour faire de l’argent. » C’est ce qui poussa Roy à quitter l’entreprise à l’époque.

Kit Slingerland Studio King

Slingerland est vendue en 1970 ce qui marqua la fin du travail effectué par la famille Slingerland dans le monde de la fabrication de batteries. L’entreprise continua de fabriquer des batteries de très grande qualité pendant de nombreuses décennies. Dans les années 1990, la série « Studio King » fut d’ailleurs considérée par beaucoup comme l’une de leurs meilleures.

Ludwig fut racheté par Selmer en 1981, mais William F. Ludwig Jr. resta présent comme consultant et traversa le pays pour parler de batterie et de films muets.

Et à la fin...

La relation entre Ludwig et Slingerland est liée à de nombreux facteurs, une sorte de compétition, le marché, l’économie et l'efficacité des endorsements.

« … les peaux, les accordages et le style de jeu du batteur ont bien plus d’importance que la marque de la batterie qu’ils utilisent. Correctement accordée, difficile de faire la différence entre deux marques. » - Wm. F. Ludwig Jr.

Différentes personnes choisissent différents instruments à des moments de leurs vies pour des raisons souvent différentes. Ludwig et Slingerland illustrent parfaitement le fait qu’il y a de la place pour les deux.

Lors de mes recherches, Wm. F. Ludwig Jr. m’indiqua quelque chose de vraiment intéressant : « … les peaux, les accordages et le style de jeu du batteur ont bien plus d’importance que la marque de la batterie qu’ils utilisent. Correctement accordée, difficile de faire la différence entre deux marques. »

C’était sa façon à lui de dire que la musique est plus une affaire de personnalité que de marque de batterie. Honnête, simple et précis.

Continuez de jouer. Le monde a besoin de musique.


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