Le Château d'Hérouville : histoire d'un studio mythique

Qui pourrait imaginer, en voyant ce château du XVIIIe siècle, qu’il a abrité l’un des studios d’enregistrement les plus connus de France. De Pink Floyd à David Bowie en passant par les Bee Gees ou encore Iggy Pop, nombreux sont les artistes de renommée internationale qui ont choisi d’enregistrer à Hérouville dans les années 70.

Aujourd’hui nous avons décidé de nous pencher sur l’histoire de cet endroit incontournable de l’histoire de la musique et de l’enregistrement en France. Direction Hérouville-en-Vexin, un petit village situé à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Paris.

Une gentilhommière du XVIIIe siècle devenue studio d’enregistrement

Carte postale des années 1920

C’est en 1740 que l’imposante bâtisse sort de terre sur les ruines d’un ancien manoir du XVIe siècle. Le château d’Hérouville traverse les différentes époques, devenant tour à tour, lieu de villégiature ou encore relai de poste. Les épais murs auraient même abrité quelque temps George Sand et Frédéric Chopin.

C’est au début des années 1960 que Michel Magne, compositeur de musique de films, décide d’acheter l’endroit, avec un ami afin de le transformer en lieu de travail.

Afin de financer les travaux de restauration du château, Michel Magne travaille d’arrache-pied à la production de dizaines de bandes originales de films comme Fantômas ou encore les Tontons Flingueurs ainsi que de nombreuses autres réalisations de Georges Lautner entre autres. Quelques années après, en 1969, il achève la restauration complète du lieu et aménage, par la même occasion, un studio d’enregistrement dans l’aile droite du château.

L’idée de Michel Magne est de pouvoir utiliser ce lieu pour travailler avec d’autres musiciens et compositeurs tout en ayant le confort de vivre sur place. L’équipement du premier studio est rudimentaire : un magnétophone quatre pistes Ampex et une ancienne console destinée à la diffusion radiophonique. De nombreux aménagements sont nécessaires et Michel Magne décide de les financer en transformant ce qui devait être une sorte de « home-studio » en studio professionnel à destination des musiciens.

La salle de musique de Michel Magne

Un endroit de rêve où se croisent les plus grands artistes de l’époque

Le château d’Hérouville a de quoi faire rêver, dix chambres sont disponibles pour travailler et loger sur place, on compte également une piscine, un terrain de tennis et un parc s’étendant sur pratiquement deux hectares. En France, à cette époque, ce studio est totalement révolutionnaire.

Dans les années 50 et 60, difficile d’enregistrer à Paris dans de telles conditions, les studios, qui sont de véritables entreprises bureaucratiques, exigent par exemple le port de la cravate et l’utilisation de formulaires et notes de service pour travailler, un formalisme très désuet de nos jours.

Très vite, l’endroit attire de nombreux artistes comme le groupe américain Canned Heat ou encore Gong qui y enregistre l’album Camembert Électrique en 1971. La même année, un certain Dominique Blanc-Francard, preneur de son, intègre l’équipe de Michel Magne.

C’est en partie grâce à cette nouvelle recrue et ses contacts que le studio prendra réellement son essor. Toujours en 71, pendant l’été, le groupe Grateful Dead donne un concert dans le parc du château et un certain Bill Wyman, bassiste des Rolling Stones vient deux fois travailler au studio.

Live de Grateful Dead à Hérouville

Dès cette époque, les artistes les plus en vogue défilent tous dans les studios. Entre 1972 et 1973, c’est Elton John qui vient enregistrer ses albums Honky Château, Don't Shoot Me, I'm Only The Piano Player et Goodbye Yellow Brick Road. Le groupe Pink Floyd vient enregistrer l’album Obscured by Clouds en février 1972 et mars 1973 dans le studio « Georges Sand ».

On retrouvera également Cat Stevens (Catch Bull At Four), Marc Bolan avec le groupe T-Rex ou encore Magma. Au final, ce sont presque trente albums qui sont enregistrés à cette époque au château d’Hérouville.

Pink Floyd dans le studio « George Sand » en février 1972

Un passage à vide avant un second souffle

Au début de l’été 1972, Michel magne signe un accord pour laisser le studio à un certain Yves Chamberland alors directeur des studios Davout situés à Paris. La période d'opulence retombe assez rapidement, les équipes doivent se serrer la ceinture au niveau du budget.

David Bowie à Hérouville - photo Marie Claude Magne

Alors que David Bowie vient enregistrer, en 1973 certaines pistes de son album Pin-ups, il est étonné par la baisse de qualité en terme d'accueil et de compétences techniques du studio. Suite à de nombreux problèmes financiers, le château est laissé à l’abandon au début de l’année 1974.

À l’été 1974, c’est une nouvelle équipe qui prend les rennes d’Hérouville, la tâche est immense, durant les quelques mois de friche, tout le matériel audio a été volé ou détruit. Très vite, les lieux sont restaurés et le studio redémarre avec du matériel prêté. L’année suivante, une console API ainsi qu'un magnétophone Studer A80 24 pistes font leur entrée à Hérouville. Dès 1976, David Bowie, accompagné d’Iggy Pop et de Brian Eno, viennent enregistrer Low et The Idiot.

Le château d’Hérouville est à nouveau une référence dans le monde des studios. En 1977, les Bee-Gees passent trois mois à Hérouville pour l’enregistrement d’une grande partie des morceaux de l’album Saturday Night Fever. Leurs exigences : enregistrer sur des magnétophones MCI et une console Rainbow, le top du top à l’époque.

Brochure du château d'Hérouville, 1977

La fin du studio avant une nouvelle renaissance

Au début des années 80, les murs du château sont vendus et passent dans les mains d’un promoteur immobilier avec qui rien ne va plus. La tension monte alors entre l’équipe de Laurent Thibault, qui travaille au studio, et ce nouveau propriétaire. S’ensuivent des actions en justice qui mènent à la fermeture définitive des studios d’enregistrement en 1985.

Pendant presque deux décennies Hérouville reste pratiquement à l’abandon, c’est en 2013 qu’il revient sur la scène sur le marché de l’immobilier. Ce sont trois passionnés de musique, Jean Taxis, Thierry Guarracino et Stéphane Marchi qui l’achètent, deux ans plus tard avec la mission de faire revivre le lieu mythique.

Une réouverture des studios d’enregistrement est prévue dans l’année. Le studio historique « Georges Sand » devrait ouvrir au printemps 2018. Dans le futur ce seront trois espaces d’enregistrement et trois régies qui constitueront les studios A, B et C du château.

On pourra retrouver du matériel d’exception comme une console API 1608, une Neve 8108, des magnétophones Studer A800, A80 et A820 ainsi que de l’outboard vintage. Les régies seront équipées de systèmes d’écoute ATC. Quant à l’acoustique, celle-ci est confiée au très célèbre architecte acousticien américain Wes Lachot.


Un grand merci à Franck Ernoult qui a eu la gentillesse de nous donner toutes ces informations. Vous pouvez retrouver l’histoire détaillée du château d’Hérouville directement sur son site. Merci également à Jean Taxis, Marie Claude Magne et Laurent Thibault pour leur aide dans la rédaction de cet article.

Toutes les photos proviennent du site de Franck Ernoult sauf mention contraire.

Interview de Pink Floyd au château d'Hérouville.

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