L’influence de Django Reinhardt est toujours bien vivante

Les arts visuels ont leurs mouvements : Bauhaus, Dada, l’Art Nouveau, l’Art Déco ou le Cubisme. La guitare a ses propres écoles stylistiques. Chaque joueur a une approche légèrement différente de l’instrument, mais de temps à autre, un groupe ou un joueur en particulier arrive à se démarquer de telle manière qu’il arrive à créer une nouvelle esthétique.

Quand l’invention d’une nouvelle technique est uniquement créée pour impressionner, les musiciens ne sont pas dupes. Au mieux, ils diront que c’est un joueur excentrique, au pire, une nouveauté sans intérêt.

Mais quand l’approche du jeu provient de l’environnement musical dans lequel le joueur a évolué et de la manière dont il interprète ces influences, tout peut s'amplifier. S’il est convaincant et assez unique, tout un nouveau mouvement va l’imiter : un changement s’opère dans l’histoire de la musique.

Django Reinhardt

Merle Travis et plus tard Chet Atkins, ont créé des légions de disciples autour de leur style de jeu : la ligne de basse jouée au pouce. Doc Watson et Clarence White ont ouvert la voie à tous les adeptes du flatpicking. Charlies Christian nous a montré comment la guitare pouvait être mise en avant dans le jazz. Le jeu à la guitare électrique, a été bouleversé par Jimi Hendrix.

Ces joueurs ont apporté de nouvelles techniques et un nouveau vocabulaire à la guitare, mais il serait un peu exagéré de dire que l’un d’eux à entièrement inventé un nouveau style de musique, avec ses propres instrumentations et son propre répertoire de morceaux.

C’est exactement ce que Django Reinhardt a fait.

Certaines personnes l'appellent jazz tzigane, d’autres préfère l'appeler jazz manouche. Stéphane Wrembel, un des joueurs les plus réputés de ce milieu l'appelle tout simple : « La musique de Django. » Tout le monde reconnaît immédiatement ce style de musique lorsqu’il est joué : une rythmique syncopée et parfaitement identifiable et des solos endiablés.

On a beaucoup écrit à propos des événements de la vie de Django Reinhardt : l’incendie de sa roulotte en 1928 : le feu brûlera si gravement sa main gauche que seuls deux doigts pourront être sauvés. Mais intéressons-nous plutôt à la musique de Django, ce qui a fait qu'elle est devenue unique et qu’elle inspire toujours des musiciens actuellement.

L’instrumentation : Une Interprétation de la Musique Jazz Américaine

Au début des années 1930, le jazz américain arrive en France.

Découvrant des artistes comme Duke Ellington et Louis Armstrong, Reinhardt décide de se consacrer à une seule tâche : comprendre et disséquer les standards du jazz, uniquement à l’oreille.

Django commence à rechercher des musiciens ayant des idées similaires aux siennes. Il rencontre le violoniste Stéphane Grappelli (un autre fou de jazz) avec qui il va créer le Quintette du Hot Club de France. La formation inclut le frère de Django, Joseph Reinhardt dit « Nin-nin », le bassiste Louis Vola et le guitariste rythmique Roger Chaput.

Contrairement aux formations de jazz d’outre-Atlantique qui avaient captivé l’imagination de Reinhardt, celle du Hot Club est dépourvue de batteur. Le groupe développe donc une rythmique percussive et puissante : « la pompe », c’est un jeu syncopé qui permet de jouer sur des tempos de plus en plus rapides.

Django Reinhardt « J'attendrai Swing » (Live, 1939)

La formation est également dépourvue d’une section cuivre, le quintet à cordes se repose sur le violon de Grapelli et sur la guitare Selmer de Reinhardt pour porter la mélodie, mettant ainsi l'instrument à six cordes sur le devant de la scène, le sortant de son rôle habituel à l’époque, d’instrument exclusivement rythmique. La guitare, au sein de cette formation, prouve qu’elle peut-être un instrument pouvant créer des mélodies complexes et nouvelles.

Avant l’explosion de la Seconde Guerre mondiale et alors que la notoriété du Hot Club et de Reinhardt grandissent de paire, le quintet magnétise l’attention de musiciens de jazz aux Etats-Unis, comme la chanteuse new-yorkaise Adelaïde Hall. En 1935, celle-ci décide d’ouvrir à Paris un club : « La Grosse Pomme » , où le Hot Club fait partie de la programmation régulière.

Cette reconnaissance se révèle payante, en effet lorsque des légendes comme le saxophoniste Coleman Hawkins ou Benny Carter arrivent à Paris, c’est même une véritable invitation à collaborer qui apparaît par la suite entre les musiciens. Hawkins enregistre de nombreux morceaux avec les membres du Hot Club : le morceau « Stardust » est, par exemple, enregistré avec Reinhardt, Grappelli et Hawkins en 1935. L’enregistrement de « I’m Coming Virginia » est capturé en live avec Django et Benny Carter.

Le Tempo : Un Précurseur du Bebop

Durant les années 1930, de part et d’autre de l’atlantique, les musiciens de jazz nagent en plein âge d’or du swing, sans savoir que, quelques années plus tard, va naître le bebop qui va apporter ses tempos ultra rapides et ses innovations rythmiques. Reinhardt n’était étranger à la musique populaire française de l’époque. Sur certains de ses premiers enregistrements comme « Déception d’Amour » de Maurice Alexander ou « Parisette », on retrouve Django au banjo sur des morceaux en one-steps ou en valses.

Django Reinhardt

Au milieu des années 30, le Hot Club de Reinhardt a la réputation de jouer une musique, techniquement et harmoniquement complexe sur des tempos pas encore atteints par des musiciens comme Ellington, Armstrong ou Eddie Lang (le « Père de la Guitare Jazz »), l’élève dépasse alors les maîtres.

La raison principale de ce jeu extrêmement rapide ? Reinhardt et le Hot Club voulaient se faire remarquer et ainsi pouvoir faire un maximum de concerts.

Pour devenir des musiciens connus en France, Reinhardt et le Hot Club, mais aussi de nombreux musiciens de jazz manouche, comme les frères Ferret, décident d’être en phase avec la musique populaire de leur époque en l’intégrant dans leurs propres répertoires. Le style en vogue, valse musette devient donc une base la musique jazz manouche, servant de catalyseur à Django pour sa technique d'improvisation.

Gammes et Accords

La blessure de Reinhardt en 1928 ne lui laisse que de deux doigts mobiles à sa main gauche ce qui impacte énormément sur sa capacité à jouer certains accords.

Beaucoup d’accords évoluent autour des positions II V I ou VI II V I, mais Django doit s’adapter et laisser de côté la plupart des accords barrés en faveur des 7es majeurs, 7es mineurs ou des 6/9.

Django Reinhardt « Three-Fingered Lightning »

Reinhardt est donc forcé de travailler de manière beaucoup plus limitée que la plupart des autres guitaristes, les accords résultants ont souvent ce petit côté « mineur », même sur un accord majeur ce qui deviendra rapidement typique du jazz manouche.

Dans beaucoup de morceaux, on peut entendre les mouvements sur les cordes de Ré, Sol, Si et Mi lui permettant de barrer les cordes avec ses doigts paralysés.

Mettre en place ce vocabulaire mélodique complexe est vraiment à la base de la musique de Django Reinhardt, son sens inégalé pour l’improvisation fait le reste.

La Technique du Picking : Une Approche Verticale du Manche

Les talents d’improvisation de Reinhardt révèlent une maîtrise technique de jeu à la main droite que beaucoup de guitaristes mettraient des décennies, voir des générations à maîtriser. Bien avant que les termes comme « alternate picking » ou « sweep picking » soient fermement ancrés dans la tête des guitaristes, Django construit une technique d'improvisation nuancée dictée par la nécessité de s’affranchir des limites imposées par sa blessure.

Avec seulement deux doigts disponibles pour le jeu, Reinhardt travaille sur le manche de manière verticale, il substitue les longs mouvements le long du manche par de nouvelles techniques de sweep picking, economy picking et de string skipping.

Une grande partie du jeu de Reinhardt peut être attribué à la technique du jeu en butée, une technique de picking qui inspirera les techniques de sweep picking et economy picking quelques décennies plus tard. Le jeu en buté est une technique qui, par un mouvement, permet au médiator de venir toucher la corde juste en dessous. Mais Django utilise cette technique dans des balayages ascendants et un jeu mélodique de haut en bas sur le manche.

Django Reinhardt & Stéphane Grappelli « Minor Swing »

Django Reinhardt « Daphne »

En écoutant un morceau comme « Minor Swing », considéré comme l’hymne du jazz manouche, même le musicien débutant peut entendre ces techniques de picking qui vont d’un jeu très rapide à des arpèges en accord mineur.

Dans le cas de « Daphne » le jeu sur le manche de Reinhardt devient très rapidement évident dans son solo, balayant de haut en bas les cordes pour créer des accords qui s’inscrivent dans la progression VI II V I.

Alors que « Daphne » est joué à un tempo plutôt modéré, l’approche des arpèges à deux doigts par Reinhardt, couplée à la technique du jeu en buté, nécessite l’utilisation de la technique de l’economy picking.

L’héritage de Django

D’après Jeff Beck, Reinhardt était « de loin le guitariste le plus incroyable qui ait jamais existé. » Tony Lommi de Black Sabbath, qui a perdu le bout de deux de ses doigts dans un accident de travail, a été poussé par le patron de son usine à reprendre la guitare lui racontant l’histoire de Reinhardt.

Joe Pass, considéré comme possédant une des techniques mélodiques les plus complexes de tous les guitaristes de jazz, a clairement indiqué être en adoration devant Reinhardt au travers même de son album de 1964 : « For Django. »

L’esprit du jazz manouche est toujours présent et bien vivant grâce à des artistes qui savent combiner technique et mélodies mélancoliques typiques de ce style musical.

Le guitariste Stéphane Wrembel joue régulièrement à Brookling au Barbes et au Fada, maintenant vivante cette flamme du jazz manouche. Le guitariste John Jorgenson donne régulièrement des master classes au « Tech Music School « à Londres et fréquente le QuecumBar, le dernier lieu manouche de la ville.

L’héritage de Django Reinhardt et du jazz manouche est aussi préservé grâce à des artistes comme Stochelo Rosenberg, Franck Vignola et bien d’autres.

Un film français sortira même en avril dans les salles obscures : Django, s’axant sur la vie du guitariste au milieu des tourments de la guerre. C’est vraiment la bonne période pour les fans de sa musique en ce moment. Vous n’êtes pas encore adepte ? Le timing est parfaitement choisi pour le devenir !


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