Lorsque le papier bulle a été inventé en 1957 par Alfred Fielding et Marc Chavannes, il a d'abord été commercialisé dans la catégorie « papier peint texturé ». Ce n'est que plusieurs années plus tard, après l'échec total de sa première tentative (ainsi que de plusieurs autres), que l'équipe de Sealed Air a décidé d'essayer de commercialiser le papier bulle comme matériau d'emballage protecteur pour l'industrie informatique, alors naissante. IBM a commencé à l’utiliser, et la suite, vous la connaissez.
Vous vous demandez peut-être ce que cette histoire a à voir avec les guitares électriques. Peu de chose au final, mais c'est un exemple parlant pour illustrer la dichotomie qui existe souvent entre l'intention originale d'un produit et là où il trouve finalement sa place sur le marché.
Il existe en fait beaucoup d'histoires de ce genre dans l'industrie de la guitare. Et beaucoup d'entre elles ont à voir avec les amplis basse.
Au début de l'ère de l’électrique, les amplis à lampes n'étaient pas très puissants, et il était presque impossible d’avoir un son propre quand ils étaient utilisés en concert. Pour les guitaristes, ce n'était pas si mal, beaucoup se sont vite mis à apprécier le grain chaud d'un petit ampli à lampes poussé au maximum de ses limites. Pour les bassistes, cependant, la situation était beaucoup moins satisfaisante.
La Precision Bass de Fender est sortie en 1951 (le premier modèle de basse électrique en production) mais ce n'est qu'en 1952 qu'un ampli spécialement conçu pour elle est apparu dans les magasins de musique. Même à l'époque, cet ampli n'avait qu'une puissance de 26 watts, ce qui est loin d'être suffisant pour suivre le rythme d'un batteur déchaîné, surtout si l'on souhaite obtenir un son assez propre.
Amplifier proprement les basses fréquences exige une marge de headroom importante, et ces premiers amplis à lampes n'étaient clairement pas à la hauteur de la tâche. Mais il n'a pas fallu longtemps pour que les guitaristes se branchent sur certains de ces amplis basse sous-performants. Cet héritage est important, car de nombreux amplis guitare d'aujourd'hui ont été conçus à l'origine avec la basse à l'esprit. Examinons quelques exemples notables.
L'histoire du Fender Bassman est bien connue. Lancé à l'origine en 1952 pour s'associer à la nouvelle Precision Bass de Fender (sortie un an plus tôt et qui avait déjà conquis le monde entier), le premier Bassman était un ampli combo équipé d’un haut-parleur de 15 pouces et d’une puissance d'environ 26 watts, alimenté par une paire de lampes 5881. Ce n'est qu'aux environs de 1954 qu'il prit la forme plus familière du combo 4 x 10 « narrow-panel » en tweed, qui vit également sa puissance portée à 40 watts.
Au début, il rencontra beaucoup de succès en tant qu'ampli basse, car il y avait à l’époque très peu d'autres options, mais comme les bassistes ont commencé à exiger de plus en plus de volume et de headroom pour rivaliser avec les batteries et les guitares, le Bassman a progressivement perdu la faveur des quatre cordes, tout en développant simultanément une réputation en tant qu’ampli guitare et harmonica. Fender s'en est rendu compte et a commencé à le commercialiser en tant qu'ampli universel pour tout type d’instruments.
Aujourd'hui, le Bassman est considéré comme légendaire par les guitaristes, notamment grâce à sa sensibilité et ses caractéristiques d'overdrive crémeuses, ainsi que pour son influence sur le Marshall JTM45(qui était à la base une copie du Bassman 1959 assemblée avec des composants britanniques). Par conséquent, les anciens modèles sont devenus extrêmement recherchés et estimés.
Vous connaissez sans doute l'ampli Marshall Super Lead 1959 de 100 watts, mais peut-être moins le modèle Super Bass 1992, qui était la version basse du premier, ajusté pour plus de headroom, ainsi qu’un son et un EQ plus sombre et plus adapté à la basse. Les différences de circuits sont légères, les deux amplis étant similaires à bien des égards, y compris sur l'utilisation de tubes de puissance EL34. En tant qu'ampli basse, le Super Bass n'était certainement pas à la ramasse. C'est lui qui se cache derrière les sonorités grinçantes de guitaristes comme Jon Entwistle, Lemmy, Jack Bruce, Chris Squire, et d'autres.
Cependant, il était connu pour son manque de graves profonds, ce qui était une source de frustration permanente pour de nombreux bassistes. Même sa puissance de 100 watts n'était pas suffisante pour produire des basses propres en concert. Au fur et à mesure que les bassistes, à la recherche de graves bien net offrant du sustain, commençaient à s'éloigner du Super Bass, les guitaristes ont commencé à se l’arracher, trouvant en lui une variation intéressante au son Marshall classique. Et parce que les différences de circuits sont minimes, la conversion d'un Super Bass aux spécifications Super Lead était facile.
Aujourd'hui, les modèles Super Bass sont presque aussi estimés et convoités que les Super Lead, souvent associés à Adam Jones de Tool ou Paul Kossoff de Free. Sans compter que leurs sons de basse crasseux à la Motörhead continuent toujours d’étonner.
L'année 1969 a vu naître le légendaire ampli basse SVT d'Ampeg, un monolithe de 300 watts réussissant enfin à répondre aux attentes des bassistes, à savoir un ampli pouvant fournir de grosses basses bien lourdes tout en ayant une propreté et une clarté parfaite à un volume incroyable. En 1969, les amplis guitare de la série V, dont le V-4, une tête de 100 watts alimentée par des 7027A, ont également vu le jour, se distinguant par des sonorités fortes et une puissance impressionnante. Curieusement, le V-4 a commencé à intéresser les bassistes rock de l'époque, qui ont pris goût à sa puissance.
En 1971, Ampeg a mis sur le marché le V-4B, un V-4 version basse qui était globalement similaire à la version guitare, mais qui ne possédait pas de reverb embarquée. L'entreprise a développé un caisson 2x15 assorti, même si de nombreux bassistes utilisaient déjà le 4x12 assorti avec beaucoup de succès.
Le V-4B est devenu très apprécié des bassistes pour sa capacité à obtenir des sons SVT classiques à des niveaux de volume gérables, ce qui en fait un excellent choix pour le travail de studio. Initialement, il était surtout populaire auprès des guitaristes, mais il est considéré aujourd’hui comme totalement interchangeable avec le V-4 (si vous n'avez pas besoin de la reverb).
Avec une guitare et branché dans un ou deux 4x12, le V-4/V-4B est un ampli d'une puissance impressionnante offrant une clarté et un headroom incroyables ainsi qu’un grave profond et puissant. D’où son statut d'icône au sein de la communauté des guitaristes de Stoner et de Doom. C'est aussi un ampli fantastique pour les pédales et effets. Constatant l'augmentation de la valeur des V-4B vintage, Ampeg a réédité la tête en 2014. Au dire de tous, la réédition a réussi à concentrer toutes les qualités de l'original, et est restée populaire depuis lors.
Lancé à l'origine comme ampli pour débutant à l'époque Silverface dans les années 1970, le combo Fender Musicmaster Bass 12 watts était alimenté par une paire de lampes 6AQ5 (remplacée plus tard par une paire de 6V6) et équipé d'un haut-parleur Oxford ou CTS 12 pouces. Comme on peut l'imaginer, ce n'était pas un ampli basse à proprement parler. Cela dit, il remplissait sa fonction initiale d’outil de pratique abordable pour s'entraîner chez soi et est demeuré en production de 1970 à 1982. Aujourd’hui, son histoire nous rappelle quelque peu celle du Bassman.
Délaissé par les bassistes à la recherche d'une puissance et d'une définition des basses plus propre, le Musicmaster Bass a été, depuis, redécouvert par les guitaristes. Longtemps considéré comme le moins séduisant des combos de l'époque Silverface, très présent sur le marché de l'occasion, il était aussi beaucoup moins cher que les autres modèles à lampes vintage Fender. En tant qu'ampli guitare, sa puissance de 12 watts est plus que suffisante, et lorsqu'il est poussé fond, il ne déçoit pas. Il est aussi parfait pour les pédales d’effets, en particulier pour l'enregistrement et les concerts dans les bars. Le Musicmaster Bass est devenu beaucoup plus convoité au cours des dernières années, grâce à la diffusion de ses qualités sur divers forums d'instruments. Mais on peut encore trouver des modèles bien conservés pour 350 à 450 euros.
Diverses modifications peuvent être opérées pour rendre cet ampli plus performant pour la guitare, mais un simple changement de haut-parleur suffit généralement à la plupart des guitaristes (le haut-parleur original est notoirement mal adapté pour cet usage). On dit aussi que le Musicmaster Bass est très sensible aux différents types de lampes, il faut donc généralement faire plusieurs essais avant de trouver la lampe idéale.
Son surnom est « le Plexi canadien », et tout comme son prédécesseur britannique plus célèbre, le Traynor YBA-1 original est essentiellement un circuit 5F6A de Fender Bassman fonctionnant avec une paire d’EL34. Avec ses 40 watts, ses basses agressives et grungy sont parfaites lorsqu’il est réglé à volume modéré. Mais il brille vraiment lorsqu'il est utilisé comme ampli guitare, là où sa puissance et sa ressemblance séduisante avec les premiers Marshall sont les plus mises en valeur. Avec quelques modifications mineures du circuit (facilement exécutées par n'importe quel technicien raisonnablement compétent), il peut être converti en un spectaculaire clone de JTM/Plexi.
Relégué au fond du placard pendant plusieurs décennies, le YBA-1 a récemment fait parler de ses capacités (en partie grâce à des retours positifs sur plusieurs forums et à des articles comme celui-ci), et les prix se sont mis à augmenter régulièrement depuis.
On peut trouver ce modèle en excellent état pour environ 600 euros, souvent avec la conversion Plexi déjà effectuée. Traynor a également réédité l'ampli en 2013, sous la forme du YBA-1 Bass Master Tribute, une tête qui capture avec succès le son et le mojo des originaux de la fin des années 60, avec en bonus quelques améliorations, dont un redressement d’alimentation à semi conducteurs et un atténuateur de puissance intégré qui permet de passer à 20, 10, 5 ou même 2,5 watts, augmentant considérablement son utilité globale par rapport à un un modèle vintage.
L'héritage de ces amplis basse vintage, devenus célèbres grâce aux guitaristes, est conséquent. Après tout, que ferions-nous si ces guitaristes aventureux n'avaient jamais essayé de se brancher sur ce Fender Bassman en tweed que leurs bassistes avaient laissé de côté, ou ce Marshall Super Bass relégué au fond de la salle de répét ?
Le son d'un certain nombre de morceaux de rock'n'roll de légende serait totalement différent par exemple. Donc, la prochaine fois que vous traînez au milieu de la salle de répet en attendant que le bassiste arrive, allumez son ampli basse, branchez une guitare, et grattez quelques accords. On ne sait jamais.
Vous avez votre propre ampli basse reconditionné en ampli guitare préféré ? Faites-le nous savoir dans les commentaires.




