Comment la Jaguar est-elle devenue le nouveau modèle Fender en 1962

En 1962, l’entreprise Fender dévoile un modèle qui va révolutionner le monde de la guitare électrique : la Jaguar. Rejoignant alors les autres modèles classiques que sont la Stratocaster et la Telecaster cette nouvelle guitare était en fait bien plus proche de la Jazzmaster sortie quelques années auparavant.

La Jaguar possède un corps de forme offset très accentué (que Fender a tout d’abord utilisé pour la Jazzmaster). Dans ce premier brevet déposé, il est clair, en regardant le croquis, que cette forme était destinée aux guitaristes jouant assis. L’indice principal réside dans le nom du modèle : la Jazzmaster était destinée aux musiciens (assis) de jazz. D’après Fender : « Cette forme permet une facilité de jeu tout en offrant un confort maximum au guitariste ».

Brevet de la forme offset

Le premier modèle de Jazzmaster produit le fut au moment où Fender eut l’idée d’ajouter un nouveau modèle plus onéreux à sa gamme de guitares. Encore une fois en raison du ciblage du produit à destination des guitaristes de jazz.

L’ambitieuse équipe Fender devait lorgner avec envie sur les modèles électriques proposés par Gibson. Les modèles les plus chers comme la Super 400 CES en finition naturelle atteignaient les 700 $, ces guitares étaient clairement destinées aux musiciens de jazz ayant les moyens. Fender décida qu’il était temps de créer un nouveau modèle solidbody qui saurait attirer les guitaristes de jazz moins fortunés. Le résultat fut la Fender Jazzmaster vendue 325,50 $ à l’époque.

La Jaguar fut lancée quatre ans plus tard en 1962. Dans sa version sunburst il fallait débourser 379,50 $ pour se l’offrir, un peu plus qu’une Jazzmaster. Pour obtenir une version dans une finition custom color Fiesta Red ou Olympic White par exemple, le prix de la Jaguar passait à 398,49 $. Vous avez bien lu : il fallait débourser 18,99 $ de plus. Combien voulez-vous en commander ?

La nouvelle Jaguar possédait un chevalet et un vibrato indépendants l’un de l’autre. On retrouvait également un étouffoir à ressorts au niveau du chevalet. Fender pensa que les musiciens préféreraient avoir à leur disposition un système d’étouffoir mécanique plutôt que d’utiliser leur main de jeu. Gretsch avait également essayé de mettre en place ce même genre de système quelques années auparavant sans succès.

La Jaguar était proposée au début avec quatre tailles différentes de manches (A, B, C et D du plus fin au plus large). Ces options étaient également proposées en 1962 pour la Jazzmaster ainsi que pour la Stratocaster. La Jaguar possède un panneau de contrôle chromé. Elle fut également la première guitare fabriquée par Fender à posséder 22 frettes au lieu de 21. Son manche de 60,96 cm était également plus court que sur la plupart des autres modèles de la marque (64,77 cm) tout en s’approchant la taille des manches fabriqués alors par Gibson.

J’ai eu l’occasion de demander directement à George Fullerton qui travailla chez Fender dans les premiers s’il se souvenait la raison du choix d’un manche plus court sur la Jaguar. « Beaucoup de guitaristes avaient de petites mains et il était difficile pour eux d’atteindre certaines notes. Comme Roy Lanham de The Sons Of The Pioneers : il a toujours joué sur une Jaguar en raison de son manche court ». Le directeur de l’usine, Forrest White disait ceci à propos de ce modèle de guitare : « J’ai une Jaguar à la maison et c’est ma guitare préférée : elle a un manche court et j’ai de petites mains. »

Les micros installés sur la Jaguar étaient similaires à ceux de la Stratocaster mais ils étaient installés sur un support en métal qu’on peut voir sous la forme d’une pièce métallique dentée de chaque côté des micros et qui permet de contraindre le champ magnétique de ceux-ci. Le brevet fut déposé par Fender pour ce design en 1962, il ne fut pourtant accepté qu’en 1966. On peut lire : « Le but est de rendre l’ensemble moins sensible aux champs électromagnétiques externes afin de garantir un niveau de bruit généré par le micro et le circuit minimum. »

Les contrôles de la Jaguar furent élaborés (et pour certains de façon un peu déroutante) de cette façon : les réglages sur le bas du corps contrôlent le circuit principal grâce à un volume et à un tone. Sur le panneau supportant trois interrupteurs à glissière, deux permettent de sélectionner les micros et le dernier permet d’activer un filtre coupe-bas. Sur le haut du corps : deux autres potentiomètres permettent de contrôler le volume et la tonalité du circuit rhythm, un interrupteur supplémentaire permet de choisir entre le circuit lead ou rhythm.

Le circuit lead/rhythm fut inspiré par un design réalisé dans les années 1940 par Forrest White alors qu’il fabriquait des guitares comme passe-temps : « J’ai vu Alvino Rey au Paramount Theater d’Akron dans l’Ohio il n'arrêtait pas de tripoter sa guitare pour pouvoir changer entre rhythm et lead. Je me suis dit qu’il n’y avait aucun raison pour qu’il fasse ça. Plus tard j’ai dit à Leo, il faudrait une guitare avec un circuit rhythm et lead réglables par avance. Leo ne jouait pas de guitare, il ne savait même pas comment en accorder une, ce n’était pas quelque chose d’important pour lui. »

White poursuivit : « Rey vint à l’usine un jour et je lui ai demandé comment est-ce qu’il voudrait que les réglages fonctionnent ? Avec un seul switch ? Il m’a demandé si c’était possible. J’ai répondu que tout était possible et que ça existait déjà. Leo apporta une Jazzmaster, ce fut la première guitare sur laquelle il était possible de switcher entre un circuit rhythm et un lead. Plus tard ce fut le tour de la Jaguar. »

La Jaguar fut également le premier modèle à recevoir un nouveau logo sur sa tête, il avait été designé par Bob Perine à l’agence publicitaire de Fender : Perine-Jacoby. Ce logo apparu tout d'abord dans des publicités au début de l’année 1960, Fender l’appliqua ensuite sur la tête de ses guitares. Il est maintenant appelé le logo de transition, car il est situé entre le forme « spaghetti » originale et le logo noir plus épais de la fin des années 60.

Mais au fait, d’où vient le nom de la Jaguar ? C’est peut-être une allusion au félin d’Amérique du Sud ou à la marque de voiture anglaise si connue. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu Marc Bolan jouer sur une Jaguar, il était plutôt amateur de Les Paul, mais dans le morceau de T.Rex « Jeepster » il résume le look de la Jaguar comme ceci : « Tout comme une voiture / Tu es agréable à utiliser / Je peux t'appeler Jaguar. »

À propos de l’auteur Tony Bacon écrit à propos des instruments de musique, des musiciens et de la musique. Il est le co-fondateur de Backbeat UK et de Jawbone Press. Il a écrit des livres comme The Ultimate Guitar Book, Electric Guitars: The Illustrated Encyclopedia, et The Fender Electric Guitar Book. Tony vit à Bristol en Angleterre. Plus d’infos sur tonybacon.co.uk


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